Où s’en va le pape François?

Au Vatican comme ailleurs, les moindres paroles du nouveau pape sont minutieusement scrutées. Plusieurs souhaitent ou redoutent, selon le cas, les décisions qu’il prendra sur les « scandales » de Rome, mais aussi sur les orientations du catholicisme. Il s’exprime volontiers en public sur maints enjeux, et les réponses qu’il donne en privé aux questions de ses visiteurs ne sont pas moins importantes. Pour les comprendre, toutefois, il faut aller au-delà des « fuites » qui font les manchettes de presse.


Ainsi, les représentants de communautés latino-américaines et caribéennes de religieux et de soeurs (la CLAR) qui ont rencontré le pape François à Rome ne l’ont pas seulement interrogé sur la corruption au Vatican ou sur une présence gaie au sein de la curie. D’autres thèmes, confirme un communiqué de la CLAR, ont été abordés, notamment la pauvreté, un sujet qu’il place au coeur du message chrétien, et les « dérives » des courants « traditionalistes » et new age. L’aide-mémoire que ces visiteurs en ont dressé est toutefois éclairant.


Confirmant une présence gaie au Vatican, le pape n’a rien dit qui soit de l’ordre d’une réprobation ou d’une tolérance, se contentant de répondre qu’il restait à voir ce qu’il était possible de faire. La question est encore sensible à Rome (les révélations de la presse italienne auraient même contribué à la démission de Benoît XVI). Mais le pape François, s’il reste un théologien conservateur, n’est pas un inquisiteur obsédé par l’application des règles.


Par exemple, sur la fidélité des soeurs des États-Unis à leur engagement religieux, Benoît XVI avait chargé des évêques d’aller y corriger des « déviations », non sans susciter l’indignation parmi les catholiques du pays. Son successeur n’a pas mis fin à cette tutelle, au contraire, d’après la curie romaine. Or, ces soeurs ne sont pas les seules à s’engager dans les situations d’injustice sociale. Sans contredire son prédécesseur, le pape François leur suggère de tenir bon devant la Sainte Inquisition !


Si vous recevez une lettre de la Congrégation pour la Doctrine, leur a-t-il expliqué, qui vous dit telle ou telle chose, ne vous inquiétez pas. Expliquez ce qu’il y a à expliquer, mais allez de l’avant. Ouvrez les portes, faites quelque chose là où la vie vous y appelle. Cette idée n’a rien d’apocryphe, le pape l’ayant déjà exprimée ailleurs. « J’aime mieux une Église qui fait des erreurs en accomplissant quelque chose qu’une autre qui devient malade à vivre refermée sur elle-même. »


De même, le pape serait démenti par l’histoire s’il avait prétendu que la sainteté règne au Vatican et qu’il n’y a pas de corruption. On ne l’aurait pas pris non plus au sérieux s’il avait promis de mettre fin lui-même aux abus, n’étant ni un juriste éprouvé ni un grand diplomate comme d’autres avant lui. Il est plutôt « désorganisé », a-t-il bonnement avoué. Par contre, il a confié à une commission l’examen des problèmes qui ont secoué le Vatican ces dernières années.


Entre-temps, le pape a repris contact avec l’Église anglicane, une confession à la fois proche de la tradition catholique, mais aussi fort différente dans sa manière d’examiner les enjeux moraux ou d’exercer le pouvoir au sein de l’église et du clergé. On peut également s’attendre à des relations cordiales avec les représentants du judaïsme de la part de cet ancien archevêque de Buenos Aires. Son franc dialogue avec le rabbin Abraham Skorka vient de paraître en version française (Sur la terre comme au ciel, aux éditions Robert Laffont).


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C’est plutôt avec l’islam que le pape François devra faire montre non seulement d’audace (il n’en manque pas), mais aussi de créativité. Certes, Rome a renoué avec les musulmans et consolidé des échanges désormais réguliers, après les maladresses d’un Benoît XVI. De plus, l’Église catholique ne craint pas de se porter à la défense de ses minorités « en détresse » en Asie et en Afrique. Mais qu’en est-il, par exemple, d’une minorité comme celle des Baha’i, encore persécutée par un régime théocratique en Iran ?


Au sortir de sa récente rencontre « fortuite » avec le pape François, le nouvel archevêque de Cantorbéry, Justin Welby, primat de l’Église anglicane, a dit espérer que ce hasard « servira la réconciliation du monde et de l’Église ». Les deux confessions divergent encore sur des questions comme l’homosexualité, le statut de la femme et l’accès au sacerdoce. Et ces enjeux divisent également les cultures politiques dans plusieurs des pays du monde. Or, les tensions qui en résultent, loin de s’atténuer, s’aggravent.


Paradoxalement, on assiste à une recrudescence des prétentions religieuses dans les affaires publiques. Même le pape argentin, nouveau venu en Europe, résiste mal à la tentation de dicter une orientation des lois, comme il l’a fait récemment à des parlementaires de France, voire à dicter aux couples catholiques de ce pays le nombre d’enfants qu’ils devraient mettre au monde.


Le monde n’a pas attendu les religions pour se déchirer, mais force est de reconnaître que les confessions ont souvent contribué à certains des antagonismes qui subsistent aujourd’hui. À l’ère de la mondialisation, malgré la multiplication des contacts et des échanges, une réconciliation générale de l’humanité ne paraît guère à portée de la main. Aussi, plus de tolérance dans les confessions et entre elles ne serait sans doute pas un mauvais point de départ.


 

Précision: Dans la chronique du 10 juin dernier, la nomination de Pamela Wallin au consulat général du Canada à New York a été erronément attribuée au premier ministre Stephen Harper. Il s’agissait plutôt de Jean Chrétien, alors premier ministre libéral. Mes excuses.

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 17 juin 2013 02 h 45

    Dicter?

    Le Pape ne cherche pas à "dicter" une orientation aux lois, mais il donne son point de vue, plutôt celui de l'Église. C'est même de son devoir, car l'Église ne peut être silencieuse en tout ce qui concerne l'Homme. Mais l'Église ne dicte rien. Elle respecte le principe de la séparation de l'Église et de l'État.

    Michel Lebel

  • Yvon Bureau - Abonné 17 juin 2013 07 h 42

    Allez au ÉUA rencontrer ces soeurs

    Pape François devraient oser aller rencontrer ces soeurs américaines... aux ÉUA.

    Une réflexion : grâce aux religions, l'Homme est souvent un meilleur humain; et grâce aux religions, l'Homme est aussi beaucoup trop un pire humain.

    Mon opinion : sans les religions, l'Homme ne pourrait pas être aussi méchant. Et, même sans religions, l'Homme pourrait être un très bon humain.

    • André Roublev - Inscrit 18 juin 2013 06 h 55

      Belle réflexion, M. Bureau, cependant elle ne s'applique que très mal avec les régimes totalitaires athées qui ont décimé des centaines de millions de personnes pendant le XXè siècle. Et ce justement pour se libérer de la tyrannie de Dieu.

      Je corrigerais donc votre réflexion en disant : Religion bien comprise et bien vécue conduit l'Homme à devenir meilleur

  • Claude Lemire - Abonné 17 juin 2013 08 h 34

    Correction à votre précision

    La semaine dernière, ce n'est pas à Harper que vous aviez attribué la nomination de Wallin au consulat de New-York, mais à Mulroney...