Deux hommes aux antipodes

Je l’avoue volontiers, je n’ai aucun atome crochu avec Bernie Ecclestone, le grand manitou du Grand Prix du Canada et de partout ailleurs en fait. Ce vieillard qui titube, le temps d’une photo, parmi ses rutilantes carrosseries, a l’air d’une sorte de vampire dont le rôle consiste à vendre très cher un show qui devient une sorte de spectacle fait de bruit, de poussière, de pollution, de vitesse excessive et de danger plus ou moins contrôlé surtout pour les vedettes qui espèrent s’y faire un nom, mais hélas, moins bien pour d’autres qu’on appelle « bénévoles », dont l’un est mort dimanche dernier quelques minutes après la fin de la course, écrasé par une grue. M. Ecclestone n’ira probablement pas aux funérailles. Sait-il seulement qu’un homme de 38 ans est mort ?


Ce qu’il sait, c’est que sa soif d’argent est insatiable. Ecclestone règne sur le monde de la course automobile, c’est l’absolu succès de sa vie et il se fout d’être perçu comme un arrogant qui produit surtout du vide et une organisation si décadente qu’elle devient parfois gênante.


Comment peut-on vivre depuis des mois, l’oeil rivé sur la commission Charbonneau et tout ce qu’elle nous apprend, et feindre de ne pas savoir que la prostitution de jeunes femmes appelées en renfort, pour satisfaire les besoins de tous ces fêtards qu’il faut satisfaire « pour bien s’assurer qu’ils reviendront l’an prochain », nous replonge dans ce monde de ce qu’ils appellent « les pitounes de service » qu’on utilise sans scrupules parce que party oblige ? Satisfaire le client, c’est la seule chose qui compte. Pendant ce temps, Ecclestone pressera les citrons gouvernementaux pour obtenir encore plus d’argent pour ses vroum vroum et permettre à quelques marchands de récolter du fric. Et si j’ai bien compris, nous allons sans doute lui donner ce qu’il demande…


Vous l’aurez compris, mon héros n’est pas Ecclestone. Il s’agit plutôt d’un autre homme qui a compris tôt dans la vie qu’il avait un rêve et qui aura mis 35 ans et beaucoup d’efforts pour le réaliser. Il racontait tout ça avec simplicité il y a quelques jours alors qu’il profitait d’une rencontre avec les journalistes pour annoncer sa retraite : Chris Hadfield, l’homme que j’admire pour ses qualités de courage, ses formidables qualifications et sa véritable humilité, n’a pas pris toute la place, au contraire. Il a parlé de ceux et celles qui se préparent à le remplacer dans l’espace, de ceux et celles qui sont des inconnus si essentiels à la réussite de ces folles entreprises au cours desquelles on s’efforce de ramener toutes ces nouvelles expériences qui aideront peut-être la planète terre à survivre. Il aura, par la force de sa simplicité, donné le goût de l’effort à tellement de jeunes qui voudront marcher sur ses traces, dans l’espace, peut-être même en jouant de la guitare et en chantant. Hadfield avait promis à sa femme de rentrer un jour à la maison. Ce qu’il s’apprête à faire. C’est un homme qui a de la suite dans les idées.


La comparaison entre les deux hommes et leur réussite respective permet de comprendre deux démarches qui ne sont en rien comparables. Le dimanche des vroum vroum, je suis certaine que, croyant bien faire, des papas généreux ont permis à leurs enfants d’assister au cirque de la voiture qui tourne en rond en pensant leur donner l’envie, un jour, d’arriver jusqu’à la première marche où le défoulement consiste à vider des bouteilles de champagne sur tout ce qui bouge autour en présence de dignitaires qui n’en demandaient pas tant.


Il me reste à espérer que les papas auront pris le temps d’écouter Chris Hadfield raconter, en apesanteur, ce qu’il espérait de son voyage dans l’espace et pourquoi la planète bleue, vue d’en haut, lui procurait une telle joie malgré les souffrances physiques du retour, malgré les dangers, malgré les formidables études qu’il faut réussir avant d’y avoir accès. On dit que les garçons en arrachent aux études, encore faudrait-il que les papas les encouragent. Ils ne seront pas tous coureurs de Formule 1, ces jeunes garçons, ni joueurs de hockey, ni champions de tennis, ni même champions de ski. Ils ne seront pas tous ministres ou grands écrivains ou vedettes de cinéma, c’est évident. Il y en aura peut-être quelques-uns qui deviendront humoristes ou journalistes, ne désespérez pas, il y a bien pire. Vous n’avez qu’à lire les journaux ces temps-ci.


Sauf que si vous préfériez être le papa d’un Chris Hadfield plutôt que d’un Bernie Ecclestone, vous auriez intérêt à lui montrer la bonne route tout de suite. Comme dit la chanson de Barbara : le temps qui passe ne se rattrape pas… Bonne fête des Pères messieurs ?

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