En aparté - Tout publier

Tout comme Susan Sontag, Hervé Guibert se posait des question sur le fait de se croire soi-même écrivain.
Photo: Hervé Guibert Tout comme Susan Sontag, Hervé Guibert se posait des question sur le fait de se croire soi-même écrivain.

Je venais de terminer Vice, un livre étrange et peu connu d’Hervé Guibert qui vient d’être repris avec quelques-unes de ses photographies. Juste avant, j’avais avalé d’un trait sa correspondance inédite avec l’écrivain belge Eugène Savitzkaya, dernier tome, semble-t-il, des inédits publiés à intervalles plus ou moins réguliers depuis sa mort précoce survenue en 1991.


Je voulais vous parler de ces deux livres, de l’importance de Guibert, de ses audaces, de son écriture de l’intime. Je voulais vous en parler pour essayer de faire la lumière sur un mystère : comment ce diable d’homme en arrive à me convaincre de le lire même quand ses sujets ne m’intéressent pas du tout. Mais voici qu’arrive le deuxième tome du journal de Susan Sontag. Et me voici qui plonge tête baissée dans Sontag…


Dans les pages de son journal édité par les soins de son fils unique, David Rieff, on la suit notamment à Tanger, à Paris et à Naples. C’est déjà pas mal pour entreprendre l’été. Mais cela n’en fait pas pour autant une lecture de plage avec coquillages et crustacés.


Dans ce livre qui n’en est pas un, on se retrouve surtout en voyage dans la tête d’une femme qui se fait professeure d’elle-même, résolument décidée à se construire telle qu’elle sera, à tout le moins telle qu’elle souhaite être, coûte que coûte.


Ce journal avance un peu à la manière où Tolstoï progresse dans le sien. Sontag tente de se situer, de se dominer, de s’élever un peu au-dessus d’elle-même pour voir plus loin que ses horizons habituels. Elle entend trouver le moyen en toutes choses de dresser son esprit à s’approcher toujours un peu mieux de ce qu’elle souhaite devenir.


Elle note ses activités. Ce qu’elle a fait, ce qu’elle n’a pas fait, ce qu’elle devrait faire. Elle parle de ses lectures, de beaucoup de lectures. Elle s’adresse ici à sa conscience plutôt qu’à un lecteur.


Tanger, Paris et Naples : où qu’elle se trouve, elle ne semble jamais parfaitement seule. D’autres qu’elle sont passés et lui ouvrent le chemin. Elle le sait et l’indique. À Tanger par exemple, elle fait la liste des gens qu’elle considère en quelque sorte comme sa famille naturelle. Eux aussi sont venus là. Elle les observe pour mieux s’observer elle-même : « Samuel Pepys, Alexandre Dumas, Pierre Loti, Rimski-Korsakov, Saint-Saëns, Eugène Delacroix, Gide, Gertrude Stein, Djuna Barnes, Tennessee Williams, Paul Bowles, etc. »


Très tôt, alors qu’elle n’a pas encore quitté le sud des États-Unis, Sontag a décidé qu’elle sera à son tour un grand écrivain. D’ailleurs, y a-t-il une autre façon de le devenir ? Qui y croira si elle n’y croit pas d’abord elle-même ? C’est une des questions que se posait Hervé Guibert dans son Protocole compasionnel.


À chaque page, on la sent vivre et pour ainsi dire palpiter tant sa volonté de se construire est forte. Rien ne semble pour autant facile, mais elle conserve un cap très précis. Elle veut écrire. Elle écrit.


Surtout, observe-t-elle quelque part dans ces pages, ne pas tout publier ! Prendre exemple à cet égard, ajoute-t-elle, sur Louis-René des Forêts.


Ses notes, consacrées à une multitude de sujets de l’esprit, apparaissent parfois brillantes. Mais tout ne reste qu’au stade de schéma. Ce sont des esquisses, de vagues projets sur ceci ou cela. « Il y a un essai - très général, aphoristique - à écrire sur la vitesse, la vélocité, écrit-elle. Peut-être la seule catégorie nouvelle dans la conscience du XXe siècle. La vitesse est identifiée à la machine. Au transport. À l’homme svelte, fin, léger. » Elle ajoute que la vitesse supprime l’ennui, qui est le grand problème posé par le XIXe siècle.


La vitesse ? Elle-même ne donne pas l’impression d’aller particulièrement vite, sans pour autant jamais suinter l’ennui. Elle est patiente bien que fougueuse, Susan Sontag. Elle construit son univers. Elle note des mots, les sens qu’ils peuvent prendre. Parfois, elle glisse sur l’un d’entre eux et se retrouve ailleurs. Et la voilà qui parle de la guerre, des horreurs que la guerre lui inspire, thème omniprésent dans son oeuvre.


Tout de même, ce deuxième tome du journal, tout comme le premier, n’est en aucun cas un texte écrit et structuré pour être publié. Loin s’en faut. Il s’agit plutôt d’une simple suite de fragments qui touchent aux pensées intimes et immédiates d’une femme exceptionnelle. De la matière brute, en quelque sorte. Aussi a-t-on l’impression d’agir tel un voyeur en lisant ces pages. Tout ça, à la fin, procure même un certain malaise.


Sontag s’était bien posé la question de son vivant. Et c’est assez pour que nous la posions à notre tour : « Faut-il tout publier ? »

À voir en vidéo