Un peu de science dans votre été

La publication, ce printemps, de la cinquième édition du DSM, la fameuse « bible des psychiatres », qui recense tous les troubles mentaux, a relancé le débat : n’assistons-nous pas à une médicalisation abusive de la détresse psychologique et de l’existence en général ? C’est la thèse que défend avec brio le philosophe et économiste J.-Claude St-Onge dans Tous fous ? L’influence de l’industrie pharmaceutique sur la psychiatrie (Écosociété, 2013), un essai solidement argumenté. « En ciblant le cerveau, écrit St-Onge, [l’approche biopsychiatrique] nous épargne la laborieuse recherche du rôle des facteurs sociaux et des conflits intérieurs, sur lesquels insiste justement la psychanalyse, dans la détresse et la misère psychologiques et l’urgente nécessité d’apporter des correctifs aux institutions sociales, ce qui est plus exigeant que la prescription d’une pilule en 15 minutes. »


Au printemps 2012, dans L’imposture de la maladie mentale. Critique du discours psychiatrique (Liber), Alain Bachand, fonctionnaire au Palais de Justice de Montréal et spécialiste autodidacte de la question, développait un point de vue semblable. Ce qu’on appelle la maladie mentale, avançait-il, ne s’explique pas, la plupart du temps, par des désordres biologiques ou des dérèglements du cerveau, mais serait « une forme de déviation de normes sociales et non de normes biologiques ». Pour Bachand, les psychiatres donnent souvent « une apparence médicale à des problèmes essentiellement personnels, moraux ou sociaux ». Cet essai, paru il y a plus d’un an et salué par le renommé professeur en sciences psychologiques et sociales David Cohen, n’a pas reçu l’attention qu’il méritait. Il est encore temps de le lire.


La tendance contemporaine à biologiser les comportements ne s’exprime pas que dans l’univers de la santé mentale. Une autre idée reçue tend à faire reposer les différences comportementales et cognitives entre les femmes et les hommes sur des fondements biologiques. Dans Cerveau, hormones et sexe. Des différences en question (Remue-ménage, 2012), la neurobiologiste Catherine Vidal et la psychologue Louise Cossette, notamment, réfutent cet essentialisme biologique. « Les différences entre les sexes, écrit Cossette, sont minimes dans les sociétés les plus égalitaires et sont marquées là où le statut des femmes est nettement inférieur à celui des hommes. » En d’autres termes, le social, ici, est plus déterminant que le biologique.


Dans Pourquoi les filles sont si bonnes en maths et 40 autres histoires sur le cerveau de l’homme (Odile Jacob poches, 2013), le neurologue français Laurent Cohen corrobore, en la nuançant, cette conclusion en ce qui a trait aux performances en mathématiques. « Premièrement, écrit-il en résumant de récentes études, il semble qu’entre hommes et femmes, des différences systématiques de performances en mathématiques n’existent que quand l’accès à l’éducation scientifique est inégal. Deuxièmement, ça ne veut pas dire pour autant que les choses se passent exactement de la même manière dans leur cerveau… » Présenté, par le neurologue Lionel Naccache, comme « le fruit des amours de Shéhérazade et du divin Socrate » parce qu’il maîtrise à la fois l’art de mettre le savoir neuroscientifique en récit et celui de la maïeutique, le captivant et très accessible livre de Laurent Cohen explore aussi, parmi tant d’autres, des phénomènes comme l’impression de déjà-vu, le bilinguisme chez les bébés, la sensation de voyage astral et la question du cerveau politique (celui de ceux qui votent à gauche est-il différent de celui de ceux qui votent à droite ?). Capable d’humour et de modestie, Cohen nous convie donc à une réjouissante introduction à la neurologie.


La science, on l’oublie, n’est pas à l’abri des dérives de toutes sortes. Au XIXe siècle, par exemple, des médecins professaient que la masturbation rendait malade, stupide et pouvait entraîner la mort. Dans 500 ans d’impostures scientifiques (L’Archipel, 2013), le journaliste scientifique Gerald Messadié s’amuse à faire l’histoire de ces sornettes. J’en parlerai plus longuement, dans une prochaine chronique cet été.


Dieu dans tout ça


Je commenterai aussi, du même souffle, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! » (Points, 2013), le magnifique essai du regretté paléontologue américain Stephen Jay Gould, consacré aux rapports entre science et religion. Ce sujet, depuis plus d’un siècle, suscite de virulentes controverses. Gould qualifie pourtant ce conflit de « plus grand faux problème de notre temps » et plaide avec intelligence et sensibilité pour le principe de « non-empiétement des magistères ». Ce brillant essai, dont je ferai bientôt l’éloge dans Le Devoir, est LE livre à lire sur cette épineuse question.


C’est ce même chaud débat que nourrissent le biologiste Cyrille Barrette et le jésuite Jean-Guy Saint-Arnaud dans Lettres ouvertes. Correspondance entre un athée et un croyant (Médiaspaul, 2013). Même s’ils ne parviennent pas à s’entendre sur le fond, les épistoliers nous offrent un beau moment de philosophie, de théologie et de science.


Cette dernière, croit-on parfois, jouit d’une autorité incontestée dans nos sociétés avancées. Pourtant, le véritable savoir scientifique reste trop souvent l’apanage d’une petite élite savante et les croyances les plus folles en cette matière demeurent répandues dans le grand public. Il faut donc sans cesse rappeler la nécessité d’une bonne vulgarisation et, mieux encore, d’un solide journalisme scientifique. Au Québec, cette mission, depuis 50 ans, a été assumée avec détermination et compétence par les nombreux artisans de l’excellent magazine Québec Science. Dans Il était une fois… Québec Science (Multimondes, 2012), Raymond Lemieux, rédacteur en chef du magazine, raconte la belle histoire méconnue du journalisme scientifique à la québécoise.


Vous lisez sur une tablette ? Les meilleurs blogues de science en français (Multimondes, 2013), un recueil dirigé par Pascal Lapointe, vous guidera dans vos choix. Que la science ensoleille votre été !

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2 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 15 juin 2013 11 h 32

    Pour équilibrer le tout ...

    Lorsque les philosophes, les théologiens ou les sociologues parlent de la science, c'est la plupart du temps pour en pointer les limites (des limites qu'elle n'hésite pas à se reconnaître elle-même d'ailleurs). Le recueil de textes que nous recommande M. Cornellier est malheureusement majoritairement de cette eau.

    Pour rééquilibrer le tout, au milieu ou à la fin de votre été, je vous recommande la lecture d'un merveilleux petit livre du regretté professeur de philosophie Laurent-Michel Vacher: La passion du réel (Liber, 1998). Et, dans la même veine mais probablement plus difficile à trouver étant donné son âge: Les conditions de l'esprit scientifique de Jean Fourastié (Gallimard, 1966).

    Robert Bernier
    auteur de L'enfant, le lion, le chameau: Une Pensée pour l'homme sans Dieu
    Mirabel

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 16 juin 2013 01 h 15

    Tant qu'à y être...

    "Pour en finir avec Dieu" de Richard Dawkins,biologiste-éthologiste britanique qui dialogue darwinnement et brillamment avec les prêcheurs du grand Cul-de-sac métaphysique dans lequel ne cesse de s'engoncer leurs têtes bien pleines à défaut d'être bien faites.Excellente traduction de Marie-France Desjeux-Lefort chez Perrin 2009.
    Cocassement à ce sujet,Historia nous présentait ce soir "Au nom de la rose" d'Umberto Eco;si le retour de l'Inquisition était de nouveau votée par les conservateurs à la Chambre des Communes,Richard Dawkins serait l'un des premiers à
    monter au bûcher.