Maud Graham en mode majeur

Saccages se dévore. Pas de lourdeur, ça coule. Très réussi, le quinzième polar que consacre Chrystine Brouillet à sa pétillante enquêtrice de Québec.


Intrigue ficelée au quart de tour, rebondissements constants. Et émotions en dents de scie, tandis que Maud Graham nous entraîne dans une plongée vertigineuse vers le monde du crime, celui de la pédophilie en particulier.


On pourrait croire le sujet usé, mais tout est dans la façon. La façon qu’a l’enquêtrice (et derrière elle, l’auteure) de s’intéresser aux conséquences multiples de cette déviance, à court et à long terme.


Souci des victimes, de leur sort. De leurs proches. Empathie naturelle. C’est une constante chez Maud Graham. Ce qui nous la rend a priori sympathique, attachante. Ce qui fait qu’on la suit depuis si longtemps, qu’on prend plaisir à la retrouver.


Toujours, chez elle, outre la dose d’intuition nécessaire à son travail et l’acharnement obsessif qu’elle met à trouver les coupables, cette humanité qui transparaît, et qui fait contrepoids à l’horreur des crimes sur lesquels elle enquête.


Humanité, dans tous les sens du terme. Dans le sens d’imperfection aussi. Maud Graham, dans la vie de tous les jours, n’a rien d’une héroïne irréprochable. Mais elle n’est pas non plus du genre alcoolique au dernier degré, seule au monde, malheureuse comme les pierres. Facile de s’identifier à elle.


Elle est une femme, une mère, une soeur, une amante, une amie comme les autres. Elle se pose toutes sortes de questions. Angoissée de nature, elle doute même un peu plus que d’autres.


Dans Saccages, on la voit s’inquiéter d’avoir atteint la cinquantaine, s’inquiéter à l’idée que son amoureux prenne la route alors qu’une tempête de neige s’annonce, s’inquiéter parce que son protégé, Maxime, maintenant majeur, semble vouloir s’éloigner d’elle…


« Est-ce qu’elle cesserait un jour de vouloir tout savoir à propos de son fils adoptif ? Comment étaient les autres mères ? Aurait-elle été la même si elle avait recueilli Maxime bébé ? Elle craignait toujours de ne pas être à la hauteur. »


Bref, Maud est du genre, tout en menant une enquête qui lui prend la tête, à se remettre constamment en question dans sa vie privée. Elle est aussi du genre à aimer la bonne chère, à choisir son vin. Elle a un côté joie de vivre, quelque chose de lumineux.


C’est bien là ce qui fait l’originalité de la série. Mais Saccages se démarque en ce que ce roman atteint un dosage remarquable dans l’amalgame de ses différents éléments. On passe en un tournemain, comme si ça allait de soi, de considérations relativement ordinaires liées au quotidien à un univers malsain, sordide.


On est à la fois du côté de la vie et du côté de la mort. À la fois dans un roman plein de vie, de lumière, et dans un suspens sombre qui nous tient sur les dents. L’équilibre est ici admirable.


Dès le début du roman, sans en avoir l’air, on est mis sur la piste. L’enquêtrice, dans le confort de son foyer, tandis qu’elle prend l’apéro avec sa meilleure amie en attendant la suite (« une soupe de crevettes à la noix de coco et un poulet tandoori qui marinait depuis l’aube dans un mélange d’épices et yogourt »), discute de tout et de rien. Puis le sujet du viol s’amène dans la conversation…


Maud fait référence au cas d’une femme victime de viol qu’elle a réussi à convaincre de témoigner. Pas facile d’affronter son bourreau en cour, de déballer toute l’histoire, de la revivre. Qu’aurait fait la policière à sa place si elle avait subi le même sort ?


On ne le saura pas. Mais sa meilleure amie, qui la fréquente depuis plus de 30 ans, s’interroge sur la décision qu’aurait prise Maud en pareil cas : « Témoignerait-elle contre son violeur pour faciliter le travail de la justice ou préférerait-elle se taire pour éviter qu’on la considère comme une victime ? »


Éviter d’être considérée comme une victime. C’est ce que souhaite à tout prix la jeune Rebecca, 25 ans, violée à répétition à l’adolescence par un homme en qui elle avait placé sa confiance. Elle a tenté à l’époque de se venger, elle en a payé le prix. Mais jamais elle n’a dévoilé le nom de son bourreau.


Il n’est surtout pas question, alors qu’elle réalise son rêve en perçant dans le milieu de la chanson, qu’elle divulgue publiquement quoi que ce soit concernant ces agressions vieilles de douze ans. « Je ne veux pas être une victime ! avait martelé Rebecca. Ça gâchera tout ! Les gens achèteront mon CD par compassion. Par curiosité. Pas pour ma musique. Personne ne doit apprendre ce qui m’est arrivé. »


Quel lien entre ce qui est arrivé à Rebecca et le corps d’un homme poignardé à plusieurs reprises qu’on vient de retrouver chez lui dans un paisible quartier de Québec ? Tous ses voisins s’entendent pour dire que ce comptable d’âge mûr était on ne peut plus respectable. Mais l’était-il vraiment ?


« Qu’avait bien pu faire Carmichaël pour s’attirer tant de haine ? songea Maud Graham. Les attaques à l’arme blanche trahissent souvent une intimité entre la victime et son bourreau. Une raison très personnelle, profonde, chargée d’émotion. […] Les lames supposaient une vraie proximité avec l’ennemi détesté. »


Facile de faire le rapprochement. Trop facile. Pour nous. Pour ce qui est de l’enquêtrice, elle est dans la brume. Elle n’a encore aucune idée de l’existence de cette Rebecca.


Mais si on errait, nous aussi… On sera fixés assez tôt là-dessus, tandis que Graham et son équipe passeront en revue plusieurs suspects. Puis, les choses vont se précipiter. Il y aura un autre meurtre et une tentative de meurtre, liés à cette affaire. Tout cela en moins d’un mois.


Entre-temps, on aura fouillé le passé d’un pédophile immonde et mesurer l’ampleur des saccages qu’il a causés dans la vie de ses jeunes victimes. Pas seulement chez elles, d’ailleurs. Mais partout autour de lui.


On aura croisé un fils dévasté jusqu’au dérèglement, une adolescente anorexique, un père qui a perdu la carte, un maître chanteur pervers… Mais aussi une grande soeur protectrice, un amoureux transi, des voisins bienveillants.


On sera passé à travers une série de réflexions à saveur psychologique et sociale. Sur le poids du passé, sur la création artistique comme échappatoire possible. Sur le sens de la justice et le système judiciaire. Sur la difficulté d’être parent. Et ainsi de suite.


Rien dans tout cela n’apparaît plaqué. Si quelque chose semble un peu forcé, ce pourrait être la fin du roman. Alors que toutes les pièces du casse-tête se mettent en place comme par magie. Mais sinon, on ne serait pas dans un Maud Graham, n’est-ce pas ?


Et puis, on ne perd rien pour attendre. Si la tendance se maintient, Chrystine Brouillet devrait faire replonger son enquêtrice fétiche dans le sordide, le crime, le meurtre, dès l’été prochain.

À voir en vidéo