Repères - Les grandes oreilles

C’est surtout l’ampleur de l’espionnage pratiqué par le gouvernement américain qui frappe, qui estomaque. L’entreprise est tellement vaste que ce gouvernement construit dans l’Utah un gigantesque édifice pour entreposer les 5 exaoctets (5 fois 1018 octets) de données et de « métadonnées » que la NSA et d’autres agences de renseignement électronique projettent de recueillir pendant le prochain siècle.


Ce mastodonte fait un million de pieds carrés, ce qui étonne quand on pense que les données numériques sont tellement compactes qu’on les dit à la limite de la dématérialisation.


Au lendemain du 11-Septembre, nos voisins du Sud avaient déploré la faiblesse de leurs services de renseignements, du volet humain desdits services pour être précis. Pour ce qui est des « grandes oreilles » de l’État, comme la NSA, elles faisaient déjà le plein de données électroniques en commettant systématiquement leurs indiscrétions. Ce qui faisait défaut à l’époque, c’était le personnel compétent pour les analyser.


On a par conséquent engagé des analystes, mais on a également multiplié la quantité de données à traiter. Comme l’a si bien dit Coleen Rowley, l’agente du FBI qui a vainement alerté ses supérieurs au sujet des islamistes qui prenaient des cours de pilotage en 2001, c’est comme si on croyait que la meilleure façon de trouver une aiguille dans une botte de foin, c’est d’ajouter du foin. La surenchère de la cybersurveillance n’a pas permis de déjouer l’attentat contre le marathon de Boston et ce sont les réflexes de simples citoyens qui ont empêché des hécatombes de se produire sur le tarmac de Detroit le 25 décembre 2009 et à Times Square le 1er mai 2010.


Les dernières révélations du Guardian et du Washington Post sont inquiétantes. Mais pas si surprenantes, puisque Barack Obama n’a jamais parlé de démanteler l’appareil sécuritaire mis sur pied par son prédécesseur. Au début de son premier mandat, il avait promis de fermer la prison de Guantánamo et d’interdire la torture, mais pas d’abroger les dispositions du Patriot Act de 2001, du Protect America Act de 2007 et des autres lois qui permettent à Big Brother de savoir ce que tout un chacun fait en ligne ou en ondes.


Dans une excellente série de reportages, en juillet 2010, le Washington Post nousavait donné une bonne idée de la multiplication des agences de renseignement et de leur expansion, qui se poursuivaient alors allègrement, quoique secrètement, aux États-Unis.


Ce qui est peut-être le plus surprenant, c’est… la surprise manifestée par certains. Il est un peu ironique d’entendre les protestations indignées de gens qui exhibent leur vie privée et leur anatomie sur Facebook, Twitter, Instagram et autres Tumblr, ou qui gratifient les passagers du métro et des autobus des menus détails de leur fascinante existence.


Ce qui sonne le plus faux, toutefois, ce sont les cris de vierges offensées des propriétaires de ces réseaux, qui prétendent n’avoir collaboré qu’à contrecoeur avec le gros méchant État américain. Comme s’ils étaient des défenseurs du droit à la vie privée, eux qui colligent, répertorient, recoupent, vendent et revendent les renseignements personnels qu’ils volent à leurs abonnés. Et qui se battent en cour contre toute action entreprise par des États européens ou par des regroupements d’abonnés pour qu’ils arrêtent de le faire.


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Les gouvernements ne sont pas seuls à nous espionner : il y a justement tous ces réseaux et tous les commerces qui dressent des listes d’envois. La NSA et la CIA ont au moins certains comptes à rendre aux élus de Washington, qui sont les représentants légitimes du peuple américain. Comme certains commentateurs l’ont signalé fort à propos, ce n’est pas tant que l’Internet a été pénétré par l’État policier, c’est l’Internet lui-même qui est un État policier.


L’État a le droit d’espionner les conversations des étrangers et à certaines conditions celles de ses propres citoyens quand c’est jugé nécessaire pour déjouer des complots terroristes. C’est pour cela que les contribuables paient pour des services comme la NSA. S’ils n’en veulent plus, ils n’ont qu’à le faire savoir lors d’élections.


Cela étant dit, les programmes d’espionnage révélés depuis une semaine sont dangereux. Ils sont par ailleurs d’une efficacité douteuse. Ce qui est également inquiétant parce que révélateur d’une dérive autoritaire de la Maison-Blanche de Barack Obama, c’est la sévérité avec laquelle la justice américaine, encouragée par la présidence, a persécuté le dénonciateur Bradley Manning (affaire WikiLeaks), et s’apprête à en faire autant avec Edward Snowden, la principale source du Guardian, qui demeure invisible depuis deux jours.

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