Le doigt dans l’oeil

En mars 2001, alors que « l’affaire Michaud » continuait d’empoisonner l’atmosphère, le président de la section québécoise de B’nai Brith, Robert Libman, avait voulu calmer les esprits en déclarant que les propos tenus par Yves Michaud devant la commission des États généraux sur la langue avaient été « incroyablement déformés » et qu’il avait été injustement accusé d’antisémitisme.

Certes, cela n’a pas suffi à convaincre l’Assemblée nationale de revenir sur la motion de blâme qu’elle avait adoptée à l’unanimité trois mois plus tôt, qui demeure une page sombre dans l’histoire du parlementarisme québécois, mais plusieurs de ceux qui avaient voté en faveur de la motion ont fini par reconnaître qu’ils avaient commis une erreur.


Dimanche, une autre porte-parole de B’nai Brith, Anna Ahronheim, a cru bon de remettre les pendules à l’heure en ce qui concerne le projet de loi sur la tenue d’élections générales à date fixe, que l’opposition libérale voulait faire amender pour tenir compte des fêtes religieuses.


En vertu du projet de loi, les prochaines élections auront lieu le premier lundi d’octobre 2016, ce qui coïncidera cette année-là avec Roch Hachana, le nouvel an juif. Le député libéral de D’Arcy McGee, Lawrence Bergman, celui-là même qui avait présenté la motion de blâme contre M. Michaud, estimait que cela priverait les électeurs juifs de leur droit de vote. Selon Mme Ahronheim, il n’y a aucun problème puisqu’ils pourront voter par anticipation.


Qui plus est, il s’agit d’un scénario purement théorique, dans la mesure où la possibilité que des élections soient tenues en octobre 2016 est presque nulle. Le gouvernement minoritaire de Pauline Marois ne tiendra certainement pas jusque-là et les élections suivantes auraient lieu plusieurs années plus tard.


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Le compromis qui est intervenu vise simplement à sauver la face des libéraux, qui se sont rendus parfaitement ridicules dans cette affaire. On laissera finalement au Directeur général des élections le soin de déterminer si la situation exige un report ou un devancement de la date des élections, sans faire référence aux fêtes religieuses.


Il faut sans doute se réjouir d’avoir échappé à un autre psychodrame sur fond d’accommodement raisonnable, mais la précipitation avec laquelle les libéraux sont montés aux barricades, sans même consulter les principaux intéressés, est de très mauvais augure pour le débat sur les « valeurs québécoises » de l’automne prochain.


Monté sur ses grands chevaux, le porte-parole libéral en matière d’Institutions démocratiques, Robert Dutil, a voulu voir dans une pratique déjà en vigueur au niveau fédéral une nouvelle démonstration de « l’intolérance » du PQ.


Après le projet de loi 14 sur la langue, Philippe Couillard, a cru discerner une autre manoeuvre pour diviser les Québécois. « Ce qu’on fait malheureusement, j’espère que c’est involontaire, c’est qu’on envoie un signal à une communauté, parmi d’autres communautés au Québec, que cette journée-là, il sera plus difficile pour eux de voter. »


Était-ce involontaire d’utiliser la communauté juive pour faire un procès d’intention au gouvernement ? C’est tellement facile de culpabiliser les Québécois. Cette fois-ci, les libéraux se sont mis le doigt dans l’oeil.


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« Une communauté parmi d’autres communautés au Québec… » Cela décrit très bien la vision multiculturaliste de la société québécoise dont le chef du PLQ se fait le promoteur. « Il faut faire attention à la tentation de la majorité francophone, qui est nous, d’imposer sa vision aux autres communautés », avait-il expliqué dans une entrevue accordée au Devoir en début d’année.


Même la laïcité très modérée prônée par le rapport Bouchard-Taylor semblait poser un problème insoluble au gouvernement Charest, qui a très vite renoncé à faire adopter un projet de loi sur les accommodements raisonnables dans l’administration publique.


D’entrée de jeu, l’ex-ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Kathleen Weil, a accusé Bernard Drainville de préparer une « charte de l’intolérance » qui projettera une très mauvaise image du Québec. « Qui voudra venir s’installer ici ? Qui voudra rester ici » ? a-t-elle demandé.


Il est vrai qu’à entendre les libéraux, certains pourraient se demander s’il ne serait pas préférable de regarder ailleurs. Justement, le « Comité spécial pour l’unité canadienne », formé de féroces détracteurs du Québec très actifs dans les années 1990, a repris du service en présentant devant l’ONU une nouvelle plainte sur la violation des droits des anglophones en matière d’éducation. Les libéraux auraient-ils été à ce point oppressifs au cours de leurs années de pouvoir ?

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