#chroniquefd - Poudre de couleur aux yeux du présent

Cela s’est passé dimanche à Montréal et près de 14 000 personnes y ont même participé, selon les organisateurs.

Après San Diego, Portland, Sacramento, Detroit et avant Memphis, Toronto, Chicago, Québec et Ottawa-Gatineau, la course-événement baptisée Color Me Rad s’est arrêtée dans la métropole avec sa promesse d’euphorie festive placée sous le signe de la course à pied dans un nuage de couleurs. Au sens propre.


Color Me quoi ? Color Me Rad, qui dans la langue de Molière pourrait se traduire par «fais de moi quelqu’un de trop cool en me couvrant de peinture», est une course phénomène qui a vu le jour l’an dernier dans l’Utah avant de se répandre un peu partout aux États-Unis et au Canada. En gros, elle invite ses participants, en échange d’une grosse poignée de 50 dollars, à prendre part à une course à pied de cinq kilomètres pendant laquelle tout le monde se lance de la poudre multicolore. À la ligne d’arrivée, les coureurs sont tapissés des pieds à la tête par ces mélanges faits de fécule de maïs et de colorant alimentaire - pour n’intoxiquer personne -, tout le monde sourit, se prend en photo, pour le simple plaisir ludique de la chose, dit-on, quoique pas seulement.


Les courses à pied du Color Me Rad, qui, sans jeu de mots, se sont répandues comme une traînée de poudre en moins d’un an sur une bonne partie du continent nord-américain, racontent en effet bien plus sur notre présent que la vacuité et la futilité qu’elle semble bien vouloir faire courir sur 5 kilomètres, sous la houlette d’un trio de mormons de Salt Lake City qui ont donné corps et (saint) esprit à ce concept au croisement du divertissement, de la communion et de la thérapie de groupe pour humains affligés par la « recherche perpétuelle d’intensité », pour reprendre la critique de l’individualisme du philosophe français Pascal Bruckner.


Concept revisité


Version sans racines profondes et sans tradition de la Tomatina, cette fête de la tomate qui « beurre » les habitants, les touristes et les murs de la petite ville de Buñol, en Espagne, le dernier mercredi d’août depuis 1945, le Color Me Rad a fait courir l’an dernier dans des nuages de poudres de couleur pas moins de 200 000 personnes dans près de 40 villes et espère bien dépasser le million cette année en reprenant sa conquête des métropoles américaines et canadiennes où le chaland semble finalement assez réceptif merci à ce genre d’événements.


Tout cela aurait d’ailleurs bien pu être écrit sur des Tables. Dans L’ère du vide, comme l’a définie Gilles Lipovetsky dans son célèbre essai sur le moi conjugué au temps présent, la quête de l’ego et l’obsession du corps ont bien sûr donné du tonus à la course à pied - tout comme à son état d’esprit et à ses produits dérivés. Le ici-maintenant aime beaucoup carburer à cette activité, au risque parfois de faire apparaître des images plutôt troublantes : tous ces gens courant droit devant dans des sociétés où plusieurs pans tournent en rond ou font du surplace ont effectivement ce je-ne-sais-quoi de paradoxal qui fait sourire.


Dans ce tout-à-l’ego, où le culte de la performance tient dans la semelle aérée d’une paire de chaussures profilées, courir seul ne vaut toutefois que si l’on peut le montrer et surtout en faire part aux autres, comme en témoigne la prolifération de services qui permettent d’informer ses amis en réseau de ses performances, des parcours suivis, des historiques de nos courses… Pris dans «un quotidien qui compose un néant agité», résume Bruckner, il faut absolument avoir des choses à dire qui sortent de l’ordinaire, « qui nous pourvoient d’une histoire », chose que le Color Me Rad permet très bien d’acquérir le temps d’une course en groupe et en couleur dont on peut se douter que plusieurs bons clichés et bonnes vidéos vont se retrouver dans les nouveaux espaces de socialisation.


Ludifier et exister


Un tour de Web suffit à s’en convaincre. Chaque ville, chaque course alimente ces nombreuses mises en scène qui nourrissent autant le besoin très contemporain d’affirmer que l’on nage dans le bonheur, à chaque instant de sa vie, que la mécanique de cette course, avouent candidement les organisateurs, qui comptent sur «l’expérience client», comme on dit dans le milieu de la vente, et les histoires que ce «client» va raconter, pour assurer son développement dans l’espace et le temps.


En ligne, les mots clefs sont tous là : ils évoquent une course capable de faire mieux que les antidépresseurs. Ils « garantissent » que les vêtements des participants vont être magnifiés par le mélange de couleurs, que leur douce moitié va devenir plus attirante et que la journée va prendre les teintes d’un « matin de printemps ». Pour déjouer les esprits critiques qui pourraient voir là qu’une autre tentative de commercialiser la superficialité, ils proposent même de donner une part des recettes à de bonnes oeuvres, sans toutefois préciser le pourcentage. À Montréal, cela a été la recherche contre la leucémie. Le Color Me Rad dit ne pas avoir d’intérêts commerciaux. Il veut simplement aller de ville en ville au nom de son délirant prosélytisme. Une mission qui a le mérite de faire sortir, de faire courir, de faire rire, de rapprocher, de partager, c’est vrai. À moins que tout ça ne soit encore une fois que de la poudre de couleur jetée aux yeux du présent pour le tromper ?

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