Théâtre - Un art en dilatation

Après 18 jours de théâtre, de danse, de rencontres et de teckels, le septième Festival TransAmériques depuis son passage à l’annualité a pris fin samedi soir sur une représentation de La grande et fabuleuse histoire du commerce de Joël Pommerat, spectacle que j’aurai, à mon plus grand regret, raté.

De tout temps art de conventions, le théâtre s’avère pourtant poreux, prompt aux métissages ; depuis les années 1950, il se dilate dans la post-dramaticité théorisée par l’Allemand Hans-Thies Lehmann. Le FTA, radiographie de la création contemporaine mondiale filtrée par la sensibilité artistique de la directrice Marie-Hélène Falcon et de ses proches collaborateurs, permet d’en saisir en partie les actuelles déclinaisons.


Une créature désormais rare


Outre les citoyens d’Un ennemi du peuple et les négociants de La grande et fabuleuse histoire…, inaugurant et clôturant respectivement le volet théâtre du festival, le personnage se sera fait rare. Était-il esquissé que son interprète, jamais bien loin, faisait sentir rapidement sa présence ; plusieurs se sont joués (d’)eux-mêmes à divers degrés de distance, répétant, disséquant leurs figures imposées. La performance est reine.


Il fallait voir le beau Simon Laherty se résignant à jouer Hitler pour que Ganesh Versus the Third Reich puisse advenir. Dans Nella Tempesta, on discutait de Prospero et d’Ariel bien plus qu’on ne les incarnait. Dans le cauchemardesque sous-sol du Conte d’amour de Markus Öhrn, les identités familiales et sexuelles étaient à ce point mises à mal qu’on ne saurait parler de représentation.


Être Marie Brassard suffisait à Marie Brassard pour nous entraîner dans les profondeurs de Trieste. Mais étaient-ce Jean Alibert et Anne- Marie Cadieux qu’une évocation de Marguerite Duras dirigeait dans L’homme atlantique(et La maladie de la mort) de Christian Lapointe, ou étaient-ils plutôt des acteurs génériques incarnant une certaine idée du corps en action, soumis au regard, à la lecture, donc à une interprétation à laquelle seul le spectateur pouvait se livrer ?


Dans le Bureau de l’APA (La jeune fille et la mort) comme de chaque côté de la table de Winners and Losers, on n’interprétait pas mais on jouait beaucoup ; au coeur du second exemple, les échanges entre Marcus Youssef et James Long, improvisateurs de leur propre relation, présentaient pourtant d’indéniables qualités dramatiques.


La fabrique du théâtre


À cette disparition/transfiguration du personnage répond comme en écho un décloisonnement de la machine, une découpe qui permet d’en observer les rouages et surtout leurs grincements. Le théâtre adore parler de lui-même, s’ausculter, devenir sa propre métaphore. Si le phénomène n’est pas proprement contemporain - un certain Shakespeare, dit-on, se serait appuyé à de nombreuses reprises sur ce procédé -, je ne me souvenais pas d’une édition du FTA où le spectateur avait autant été invité à pénétrer dans la fabrique du théâtre.


Dans ces jeux d’allers-retours entre réalité et fiction, une sorte de constante émerge : lieu de l’invention collective, le théâtre est aussi lieu de l’exercice du pouvoir. La décision de remettre sa destinée scénique entre les seules mains d’un metteur en scène omnipotent ou celle de soumettre chaque décision à l’approbation du groupe posent toutes deux de percutantes questions politiques et morales. Nella Tempesta, Ganesh Versus the Third Reich et, dans une certaine mesure, L’homme atlantique s’aventuraient sur ce terrain.


Lors de ces visites de la fabrique, le spectateur aura vu disparaître plusieurs fois la vitre le séparant des chercheurs s’échinant dans ces laboratoires sur l’éthique. « Et vous ? », demandait l’artiste qui, se sachant observé, levait le nez de son ouvrage, refusant de rester le seul à être mandaté pour réfléchir. J’ai écrit ces deux dernières semaines sur le débat citoyen un peu plat durant Un ennemi du peuple et sur la passivité vaguement amusée que m’a semblé susciter Outrage au public. Il faudra bien s’exercer à répondre.