L’urgence soluble

Les Indiens seraient de plus en plus conscients de la piètre de la qualité de l’air au pays.
Photo: Agence France-Presse (photo) Noah Seelam Les Indiens seraient de plus en plus conscients de la piètre de la qualité de l’air au pays.

Une nouvelle étude vient statuer l’évidence au sujet de la détérioration grave de l’environnement en Inde. Celle-ci a été réalisée par The Energy and Resource Institute (Teri), dont le directeur général est le fameux Rajendra Kumar Pachauri, par ailleurs président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’organisme onusien qui a remporté en compagnie d’Al Gore le prix Nobel de la paix en 2007.

L’institut, basé dans la capitale, a demandé à 4000 personnes habitant dans les six plus grandes villes du pays (New Delhi, Mumbai, Calcutta, Bangalore, Chennai et Hyderabad) quelles étaient leurs perceptions de l’état de l’environnement. Qualité de l’air et de l’eau, épuisement des nappes phréatiques, disparition des espaces verts : le constat était parfaitement prévisible dans la mesure où son sondage confirme pour la énième fois ce que tout un chacun voit de ses propres yeux, en regardant par la fenêtre, le matin, par exemple. L’année dernière, entre autres études, celle menée par les universités américaines de Yale et Columbia stipulait que l’Inde détenait le record mondial de la pire qualité de l’air… devant la Chine.


Teri se console à l’idée que, l’environnement se dégradant, les Indiens sont de plus en plus conscients de la gravité de la situation. Beau truisme, comme si, par la force des choses, il n’était pas en train de devenir impossible de se boucher les yeux… L’étude tire la conclusion bien-pensante, mitoyenne, que les Indiens sont de plus en plus nombreux à considérer que la solution passe par une mise en équilibre des « impératifs » de développement économique et de protection de l’environnement.


Comme s’il était absolument exclu qu’à l’horloge, il soit minuit moins une.


Le problème avec des études comme celle de Teri, c’est que, si pertinentes que soient leurs recherches, elles diluent l’urgence. Elles diffusent ces bons sentiments voulant que, dans un pays dont l’« émergence » carbure pourtant à la croissance de son industrie automobile et à la production d’électricité par des centrales au charbon, la conscientisation sociale aux enjeux environnementaux, pourvu qu’elle continue de grandir, finira bien par créer les conditions d’une lutte efficace contre le réchauffement climatique.


Il se pourrait cependant très bien qu’on n’en soit plus là. Bravo si la conscience environnementale des Indiens croît, mais encore faudrait-il qu’elle se traduise bientôt par des politiques durablement vertes. Je ne vois pas souvent cette conscience faire échec à l’obsession de la croissance. Conscience il y a, mais volonté d’agir, très peu.


Le ralentissement reconfirmé fin mai de l’économie indienne pourrait être l’occasion pour ses dirigeants de revisiter cette obsession. Mais c’est peu probable. Le PIB n’aura crû que de 5 % pendant l’exercice financier 2012-2013, de loin son taux de croissance le plus faible en dix ans. Une performance qui donne froid dans le dos aux élites indiennes en ce qu’elle éclaire des problèmes chroniques de cohésion étatique. On avait aussi pensé, quand la crise financière a éclaté aux États-Unis en 2008, que le capitalisme ferait son examen de conscience. Il faudra repasser. En Inde, vu le contexte alarmant d’inégalités économiques, il faut s’attendre, plutôt qu’à des remises en question de paradigmes, à des tensions sociales plus aiguisées encore qu’elles ne le sont aujourd’hui.


***


Il y a 40 ans, en mars 1973, les habitants du petit village himalayen de Mandal, dans l’État de l’Uttarakhand, se mobilisaient contre l’exploitation commerciale de leurs forêts. Ainsi apparut le mouvement Chipko, acte de naissance officiel du mouvement environnementaliste indien. Le mouvement avait une méthode : enlacer (Chipko en hindi) les arbres pour empêcher qu’on les abatte.


Le mouvement écologiste indien fut au départ - et est encore largement - un «environnementalisme du pauvre», dans la mesure où se soudaient aux enjeux environnementaux les revendications de justice sociale, écrit l’historien Ramachandra Guha. À une époque où l’État indien, allié de l’URSS, était idéologiquement beaucoup plus à gauche, les activistes et les intellectuels écologistes étaient considérés par le pouvoir comme des agents de l’impérialisme occidental dont l’objectif était d’empêcher l’Inde de progresser.


La libéralisation de 1991 n’a pas été plus tendre à l’égard des environnementalistes que ne le fut le socialisme d’État. Ils étaient hier les valets de l’Ouest, ils sont aujourd’hui aux yeux de leurs détracteurs des vieux gauchistes qui ne comprennent rien au progrès.


L’Inde, « cas désespéré » environnemental, juge carrément l’historien : « corruption et insensibilité » de la classe politique ; « assujettissement complet », du ministère de l’Environnement - créé en 1980 sous Indira Gandhi - aux intérêts des milieux d’affaires. « Pourvu que l’Inde ne se mette pas à s’industrialiser à la manière de l’Occident », disait le mahatma Gandhi en 1928. Le mal est fait.

À voir en vidéo