Les vieilles cultures menacées

Lundi prochain, une délégation du cinéma s’ébranlera pour Bruxelles, siège de l’Union européenne, avec, en tête, Bérénice Bejo, Prix d’interprétation féminine à Cannes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Loic Venance Lundi prochain, une délégation du cinéma s’ébranlera pour Bruxelles, siège de l’Union européenne, avec, en tête, Bérénice Bejo, Prix d’interprétation féminine à Cannes.

La France. De la frénésie de Cannes au séjour à Montmartre, on l’arpente sans trop savoir où elle s’en va. Au vieux cimetière Saint-Vincent, grand salut au cinéaste Marcel Carné, qui nous avait donné un avant-goût de son paradis, boulevard du crime. Halte nostalgie avant de me mêler aux chassés-croisés des téléphones portables en déambulation constante. Avant d’affronter aussi tous les képis.

Mettre le cap sur le Louvre dans l’espoir d’y admirer les Giotto, c’était se heurter la semaine dernière au refus d’une armée de CRS : Rebroussez chemin, braves gens !


Et boum ! sur le pavé avec les autres refoulés. D’ailleurs, tout le quartier était bouclé.


Le président François Hollande faisait visiter à la chancelière allemande Angela Merkel l’expo controversée De l’Allemagne 1800-1939.


Or les critiques d’outre-Rhin venus à Paris l’avaient dénoncée comme pétrie de clichés, caricaturale, obsédée de romantisme noir et de nazisme. Bref, Angela Merkel venait éteindre ce feu, car il y avait d’autres chats à fouetter dans l’Union européenne, dont le chômage endémique.


Fermer tout le Louvre et boucler son quartier pour autant ? Hum, ça faisait beaucoup. État policier, la France ? On s’interroge parfois.


Faut dire que l’énorme manifestation contre le mariage gai s’était terminée dans la casse quelques jours plus tôt. Ajoutez la crise au Moyen-Orient, la haine des Français pour leur président empêtré dans la crise économique et pour les politiques d’austérité de Merkel. Tout pour alimenter la paranoïa de l’attentat. Qui se souciait du Louvre ?


Ils nous ont changé Paris. Par tradition, la gauche manifeste et monte aux barricades comme aux beaux jours de la Commune. Pestant contre le mariage gai, la droite s’était revêtue des oripeaux de la gauche en lui empruntant ses slogans. Usurpateurs, va !


L’art du rouspétage, du « Non merci ! », du « Vous me passerez sur le corps avant d’accomplir cette forfaiture » (les vieux mots soulignent le courroux) ne fleurit jamais si bien qu’en France. Mais je le préfère à la sauce de gauche.


Tenez, lundi prochain, une délégation du cinéma s’ébranlera pour Bruxelles, siège de l’Union européenne. Avec une Marianne en tête de file. J’ai nommé Bérénice Bejo, Prix d’interprétation féminine à Cannes pour sa prestation brûlante dans Le passé d’Asghar Farhadi. À ses côtés, des cinéastes : le Roumain palmé Christian Mungiu, Costa Gavras, Lucas Belvaux, Radu Mihaileanu, etc. Tous ces insurgés devant les représentants européens iront réclamer l’exclusion du secteur audiovisuel des accords de libre-échange avec les États-Unis.


Et de brandir une pétition lancée par les frères Dardenne et paraphée par plus de 7000 signataires, dont Almodóvar, Ken Loach, Michael Haneke, Aki Kaurismaki, David Lynch. Même Steven Spielberg, président du jury, et le puissant producteur américain Harvey Weinstein y ont apposé leurs noms à Cannes. En Italie, résonnent d’autres cris de rage. La libéralisation des marchés ne peut se faire qu’au détriment de la culture européenne.


Je revois encore le cinéaste français Bertrand Tavernier guerroyer au début des années 90 avec sa troupe de cinéastes contre les accords du GATT. Le spectre du libre accès culturel des marchés France -États-Unis les affolait.


En 1994, une clause stipula que la culture n’était pas comprise (pour l’instant) dans les ententes de libre marché du GATT.


Depuis, de nobles phrases furent lancées des hauts balcons. En 2005, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, bombait le torse : « Sur une échelle de valeurs, la culture arrive avant l’économie. » Nous ne mangeons pas de ce pain-là. Non, mais !


Crise économique aidant, v’là qu’en mars dernier le même Manuel Barroso, en ouvrant la porte des négos au libre-échange avec les États-Unis, incluait le secteur audiovisuel.


Vendredi prochain, les 27 États membres de l’Union européenne, tous ministres du Commerce en remue-méninges, adopteront la version définitive de l’accord.


Alors, le temps presse et la gauche s’agite. C’est par son cinéma surtout que l’impérialisme américain devient rouleau compresseur. Des réseaux de distribution se sont créés outre-Atlantique. Bientôt balayés par les gros joueurs étrangers aux sabots d’acier ? Pas question !


On entend des voix râpeuses proclamer : « Pourquoi laisser vivre des industries trop fragiles pour tenir debout sans mesures protectionnistes ? »


Scandaleux discours en matière culturelle ! Elle n’est pas gage de qualité, la force. Plutôt machine à broyer la diversité. L’art a des ailes de libellule. Alors, sortez les tanks de ses marais !


À Cannes, La vie d’Adèle du Français Abdellatif Kechiche, Palme d’or de tous les mérites, lançait un chant de vie, un hymne à la liberté.


Les artistes européens se battent aujourd’hui pour protéger des oeuvres de ce niveau contre d’aveugles accords économiques. Du moins, on se plaît à le croire, en appelant la victoire de l’esprit sur le fric.


Allez, camarades. No pasarán !

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