La lumière au bout du tunnel

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	Ce qui demeure du monde est ce que nous emportons, la lumière d’un lieu.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Frédéric Brown
Ce qui demeure du monde est ce que nous emportons, la lumière d’un lieu.

«Une casuistique discrète reléguant dans l’ombre un sujet intime. » Cette formule lumineuse utilisée par le docteur Ferron en 1973 pour parler de l’avortement s’applique aussi à l’euthanasie qui, comme l’IVG à l’époque, est un cas de conscience individuel et collectif fleurissant dans une zone d’ombre légale.

Quand le malade est condamné de toute façon, qu’il ne s’agit que d’abréger ses souffrances, le dilemme moral se fait presque léger. Au début de l’hiver, j’ai pu serrer mon ami dans mes bras une heure avant le grand départ, dont un médecin allait donner le signal en l’endormant du juste sommeil de l’égalité définitive. Il était conscient, en pleine possession de son libre arbitre, d’une lucidité à toute épreuve. Peut-être que le poing de la douleur sous la peau fait oublier les subtilités du serment d’Hippocrate. Tous n’ont pas la chance du Rémy des Invasions barbares, qui est d’entendre les élus d’une vie dire ces mots, les plus doux, je t’aime, avant la transformation de l’homme en terreau pour les roses sauvages et en molécules d’hirondelle à front blanc.


Mais si le malade est, à la place, condamné à vivre, endurant de ce fait une souffrance abjecte, « constante et insupportable » (loi belge sur l’euthanasie), la question morale subit un léger déplacement, elle se radicalise. De l’euthanasie, on passe, mine de rien, au suicide assisté. « Ne pas faire souffrir inutilement », vieil impératif moral qui s’applique autant au chasseur qu’au dentiste. Une réflexion sur l’utilité et l’inutilité de la souffrance ne manque pas de nous entraîner sur un terrain plus proche du débat sur la torture que de la définition de l’acharnement thérapeutique, ou même de l’examen camusien de la légitimité du suicide.


La torture, oui, qui consiste à infliger délibérément une souffrance insupportable pour le torturé, mais jugée utile (tout dépendant évidemment du point de vue). L’idée d’une souffrance insupportable est ce que nous redoutons tous, pis que la mort, pis que le malheur même. La mort n’est rien, tu retournes le pistolet contre toi parce que ça vaut mieux que de tomber vivant aux mains des Indiens.


Au cours d’une hospitalisation récente, j’ai eu pour voisin de chambre un notaire mourant qui, à la traditionnelle question de l’infirmière lui demandant de situer sa douleur sur une échelle de dix, répondait sans hésiter : quinze. Lorsque, même allongé sur un lit, le repos s’enfuit, que nulle position n’offre plus le moindre répit, que le salut n’est plus que ce refuge dans la logique inflationniste d’une dose de morphine ou d’un produit dérivé, on se demande bien à quoi pourrait ressembler l’espoir. Le docteur lui offrit, pour tout viatique, des « soins de confort », expression que j’ai trouvée juste, admirable, dérisoire.


On peut penser à des souffrances utiles, comme celles de l’athlète. Le sportif pratique une gestion efficace de la souffrance dans un but déterminé. Mais quel est le but de celui qui se raccroche à la vie malgré une souffrance « constante et insupportable » ? De telles souffrances, il faut pouvoir les offrir à Dieu. Et s’il n’y a pas de Dieu ? Ah misère.


C’est de ça (de toutes ces choses, ou presque, et de beaucoup d’autres) que parle le beau livre du Colombien Tomas Gonzalez. Je l’ai lu au lit, à doses homéopathiques, cinq ou six pages à la fois, avant de sombrer dans un sommeil heureusement réparateur. C’est l’histoire d’un peintre qui peut prendre plusieurs après-midi pour réussir à capter le jeu de la lumière dans l’écume du sillage d’un traversier, qui vit de son art, a eu trois garçons de son grand amour, a quitté Bogotá pour Miami, puis Miami pour New York, est devenu célèbre, et qui, désormais retiré dans un petit village non loin de Bogotá, se remémore, après la mort de sa femme et compagne d’un demi-siècle, les quelques jours de sa période new-yorkaise pendant lesquels leur fils Jacobo, devenu paraplégique, a traversé les États-Unis pour mettre légalement un terme à son existence dans l’État de l’Oregon.

 

La douleur


Depuis 1994, le suicide médicalement assisté est légal dans la patrie de Richard Brautigan. Il est arrivé à Jacobo le genre de malchance contre lequel on est aussi impuissant que peu préparé : une voie carrossable, un chauffard ivre. Trajectoires. Le sort cruel, toujours évitable en rétrospective, changé en fatalité. Et ça arrive toujours à quelqu’un d’autre, mais un jour, je devient un autre.


La douleur dans tous ses états, Gonzalez sait très bien la décrire, de celle, « intense », de « grande ampleur », « permanente et toujours plus insupportable », qui afflige Jacobo en dépit du fait qu’il ne sent plus ses jambes, à celle, sourde et dévorante à l’intérieur, telles les flammes de l’enfer - seule métaphore assez éloquente à se présenter encore et encore sous la plume du peintre-mémorialiste - des proches. Et puis, cette question : comment survivre à une telle douleur, qui donne l’impression de sortir tout droit d’un livre saint, quand on ne croit qu’à ce qui est, qu’on ne se reconnaît nul dieu auquel « sacrifier quelque lapin [ou] consacrer des encens à l’épaisse fumée » ? « Pour moi, il n’y avait que ces nuages, ces pigeons qui venaient de passer, ces arbres, cette vacuité bigarrée, cet espace dont on ne peut désigner les limites, ce rosier fleuri, cette abondance inénarrable bercée par le temps et harmonieuse, sans relâche, aussi bien dans la joie que dans l’horreur. »


Et donc Jacobo, pionnier d’un genre nouveau, a suivi la piste de l’Oregon. « Heureusement, personne n’a dit que sa mort était ce qu’il y avait de mieux pour lui. C’était un lieu commun désagréable, et en outre personne ne pouvait être sûr que ce soit vrai. » Ce qui demeure du monde est ce que nous emportons, la lumière d’un lieu, le battement d’ailes de l’épervier, l’air embaumé et enivrant du commencement de l’été, tout ce qui vient du chaos et que certains, comme le David du roman, prennent la peine et le risque de tenter de fixer.


Le jour même où j’ai terminé le roman de Gonzalez, je suis retourné à l’hôpital, mais c’était pour regarder battre un petit coeur de cinq mois. Cet endroit est rempli de bonnes personnes et de notaires de province qui ont le cancer de la vessie et qui, en s’étirant juste un peu le cou, pourraient apercevoir les canetons tout frétillants de vie neuve qui batifolent devant l’hosto, sur l’étang où ils picorent des botches de cigarettes et où mon fils balance des cailloux qui font les mêmes ronds dans l’eau que les miens il y a longtemps.