L’élégant combat de Jules Tessier

Grâce à son écriture pleine de naturel, d’élégance et de fluidité, Jules Tessier charme et convainc toujours, même lorsqu’il aborde des sujets qui peuvent nous laisser froids.
Photo: François Pesant Le Devoir Grâce à son écriture pleine de naturel, d’élégance et de fluidité, Jules Tessier charme et convainc toujours, même lorsqu’il aborde des sujets qui peuvent nous laisser froids.

Essayiste discret et méconnu, Jules Tessier est pourtant un écrivain de premier ordre. Pour mon travail au Devoir et presque toujours par plaisir, je lis, depuis 15 ans, plus d’une centaine d’essais québécois par année. Ceux de Jules Tessier se démarquent du lot. « À la manière de Montaigne, écrivais-je dans cette chronique le 5 juin 2010, Jules Tessier, [dans son essai Sur la terre comme un ciel…, paru chez Fides], fait la démonstration que parler de tout et de rien, quand on vit avec la culture, c’est encore et toujours parler de l’essentiel.»

J’en dirai autant, cette fois, de Le ciel peut donc attendre, le nouveau recueil d’essais de ce professeur de lettres françaises retraité de l’Université d’Ottawa et spécialiste de la francophonie d’Amérique. Tessier, en effet, écrit tellement bien, avec tant de naturel, d’élégance et de fluidité, qu’il charme et convainc toujours, même en traitant de sujets qui, dans certains cas, pourraient a priori nous laisser froids. Nous sommes, ici, dans l’essai au sens le plus littéraire du terme. Un homme, en toute liberté, réfléchit, se souvient et propose des pensées et des impressions au fil d’une plume claire et souveraine, trempée dans un puits de culture générale, principalement littéraire.


Mémoire du séminaire


Tessier, par exemple, se souvient de son inscription au Séminaire de Nicolet, qui marqua, écrit-il, la fin de son enfance. Cela lui inspire un remarquable essai, tout en finesse, sur ce « rituel initiatique » aujourd’hui disparu. Il trouve, dans le Trente arpents de Ringuet (Philippe Panneton), une scène où Euchariste Moisan conduit son fils au pensionnat de Trois-Rivières. « Oguinase, écrit Ringuet, eût volontiers pleuré tant il se sentait déjà dépaysé, pour la première fois loin des siens, […] loin des bêtes et des champs qui avaient jusque-là été sa seule occupation et son seul grand livre. […] Pour un peu, il eût dit : “J’veux pas rester icitte. Ramène-moé. J’veux pas faire un prêtre ; c’est trop loin. Ramène-moé su’la terre ; ramène-moé chez nous.” » Il restera, pour le meilleur et pour le pire.


Comme y restera, aussi, le jeune Albert Tessier, futur monseigneur et pionnier québécois de la photo et du cinéma, qui fréquentera le collège en même temps que Panneton.


Dans ses Souvenirs en vrac (Boréal Express, 1975), Mgr Tessier relate une scène de séparation semblable à celle de Trente arpents et évoque le choc brutal de la première nuit au pensionnat, peuplée des sanglots des petits hommes. Le romancier Bertrand B. Leblanc, dans Horace ou l’art de porter la redingote (Du Jour, 1974), racontera sur un ton plus railleur son expérience de pensionnaire au Séminaire de Rimouski dans les années 1940. C’est le même dépaysement, la même détresse, mais racontés, plus tard, comme chez l’abbé Tessier et Jules Tessier lui-même, par un homme qui veut exprimer sa reconnaissance « aux professeurs qui [lui] ont appris le beau et aux confrères qui [l’]ont enrichi de leur amitié ». Peut-on, sans faire de thèses et sans déplorer ce qui s’efface, trouver ça beau et émouvant ? Merci.


Au passage, Tessier nous apprend que le baron Pierre de Coubertin est venu en Amérique du Nord, à l’été 1889, pour étudier le fonctionnement des activités sportives dans les collèges. Dans son rapport, cet « anglolâtre » méprise les Canadiens français (« on eût dit un cortège de ratés », écrit-il) et s’extasie devant les élèves des high schools. « De la merde dans du papier de soie armorié », conclut Tessier en s’inspirant du mot de Napoléon à propos de Talleyrand.


Amant du règne végétal, Tessier fait l’éloge des vertus musicales des peupliers, évoque Mauriac qui faisait « sien le gémissement des pins » et finit par rejoindre Gabrielle Roy, qui, dans son hamac, rue Deschambault, tout en célébrant « la musicalité du vent », entre dans la sagesse. « Comment ne sait-on pas plus tôt, écrit-elle, qu’on est soi-même son meilleur, son plus cher compagnon ? Pourquoi tant craindre la solitude, qui n’est qu’un tête-à-tête avec ce seul compagnon véritable ? Est-ce que sans lui toute la vie ne serait pas un désert ? »


Contre l’assimilation


En plus de rendre hommage à trois femmes - l’Acadienne Antonine Maillet, la Franco-Manitobaine Annette Saint-Pierre et la Franco-Américaine Claire Quintal - qui ont fait vivre l’Amérique française et à une autre, Françoise Gaudet-Smet, qui a apporté la littérature aux femmes rurales, Tessier retrouve une Maria Chapdelaine qui aurait choisi de suivre Lorenzo Surprenant. En se basant sur des oeuvres littéraires qui racontent les « petits Canadas » de la Nouvelle-Angleterre, il résume la déchirante histoire de l’assimilation de tant des nôtres.


Dans la liste des « mots honnis » par Tessier figure le mot « colonisé ». Ceux qui sont atteints de ce syndrome, écrit l’essayiste, « n’y voient rien de répréhensible, bien au contraire, et considèrent avec condescendance et même pitié ceux qui sont restés attachés à leurs origines. […] La dignité, la fidélité et le respect de soi ont été emportés et ne reviendront plus. »


Deux auteurs franco-ontariens se sont penchés sur ce drame de l’assimilation, tel que vécu à Cornwall, dans des oeuvres fortes qu’invoque Tessier. Le nouvelliste Omer Latour, qui deviendra felquiste et sera retrouvé mort à Cuba en 1978, expose, dans Une bande de caves (Université d’Ottawa, 1981), le mépris des anglophones envers les francophones. L’essayiste Roger Levac, dans L’anglistrose (Prise de parole, 1994), constate que, « depuis que Montcalm a perdu la bataille des plaines d’Abraham, nous sommes condamnés à mourir, chaque jour », et sert un avertissement au Québec, « qui connaîtra le même sort éventuellement ».


Les Ontarois, écrit un Levac dépité, se sont « assimilés par ignorance et par paresse, nos deux vertus nationales ». Toute l’oeuvre de Tessier, qui chante avec profondeur et délicatesse ce « privilège incommensurable » qu’est la vie, lutte contre ce destin qui nous guette et pour la vitalité de la culture française en Amérique.

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