Le loup, nouveau «top modèle» de la faune sauvage

Le loup, perçu depuis des siècles comme l'incarnation vivante du mal, serait en train de devenir le «top modèle» de la faune sauvage, selon un bilan scientifique exceptionnel que vient de publier au sujet de cet animal la Société de la faune et des parcs (FAPAQ) du Québec. Ce bilan, intitulé Meutes et mystères (disponible sur le site www.fapaq.gouv.qc.ca), nous change des hypothèses lancées à gauche et à droite sur le sort de ce puissant canidé sauvage en faisant le point sur des dizaines d'études scientifiques. Le Québec compterait 7000 loups sur son territoire, la quatrième population en importance au pays, dont la survie ne serait pas menacée, sauf peut-être dans le cas d'une sous-espèce.

Cependant, fait rare dans ce genre d'étude, les auteurs font aussi le point sur un phénomène à caractère beaucoup plus sociologique, la montée de la philosophie animaliste et d'un certain écologisme urbain, qui substituent souvent des valeurs morales, parfois assaisonnées d'anthropomorphisme, aux lois et mécanismes naturels, aux faits scientifiquement établis.

«À voir le nombre de pages couvertures et d'articles qui lui sont consacrés dans les médias, qui s'adressent autant aux chasseurs qu'aux environnementalistes, on doit reconnaître, écrivent les deux auteurs, Michel Hénault et Hélène Jolicoeur, que le loup n'a jamais eu si bonne presse et qu'il est devenu en quelque sorte le "top modèle" de la faune sauvage.»

Les travaux de Klinghammer (1989), rappellent les deux auteurs, ont démontré l'émergence d'une véritable «mythologie» autour du loup: «Pour un nombre grandissant de personnes, le loup a une image tellement favorable qu'il ne peut faire du mal. Lorsqu'un loup tue sa proie, c'est la loi de la nature. Alors que les défenseurs des loups déplorent leur souffrance dans un piège, ils n'ont aucune compassion pour un orignal qui est pourchassé et dévoré vivant par un prédateur et encore moins pour le piégeur ou le chasseur qui exerce une activité traditionnelle ainsi que pour l'éleveur qui voit disparaître subitement le fruit de son labeur.» Cette analyse a été faite par un autre auteur, Fauchère (1989), qu'on cite aussi.

Romantisme

Pour Michel Hénault et Hélène Jolicoeur, cette mythologie peut à la limite devenir dangereuse pour les humains: «Certaines personnes ont même à l'extrême des réflexes romantiques, à savoir que si elles aiment le loup, il les aimera en retour. Elles sont d'ailleurs peinées lorsqu'elles visitent un jardin zoologique et qu'un loup les ignore ou qu'il grogne envers elles.» Cette tendance est d'ailleurs si généralisée qu'un chercheur américain (Meech, 1993), un spécialiste du loup, a cru bon d'adresser une mise en garde à ceux qui idolâtrent les loups. L'étude rapporte d'ailleurs des cas avérés d'attaques de Québécois par des loups.

Les deux spécialistes expliquent la nouvelle mythologie du loup par deux facteurs. D'abord, en raison d'une attitude «entièrement anthropomorphique envers l'animal, alimentée par un manque d'appréciation des différences entre les loups et les chiens». Deuxièmement, il existe dans la population «un sentiment de révolte envers les persécutions dont les loups ont fait les frais par le passé et encore aujourd'hui dans certaines parties du monde». Il était donc naturel, dans ce contexte, que l'image de notre plus grand canidé sauvage fasse cette énorme remontée dans l'opinion publique — que lui envieraient bien des politiciens! —, au point de devenir le «symbole de la faune sauvage bafouée par l'homme». Plusieurs défenseurs des loups proposent même d'utiliser le loup comme baromètre de l'attitude des Nord-Américains envers la faune!

Le problème que soulèvent ces attitudes consiste à réconcilier les besoins de la gestion faunique, qui exige en certaines occasions de contrôler certaines populations de loups pour préserver des espèces fragilisées ou menacées, et les pressions qu'exerce le «lobby pro-loups» sur les gouvernements, par l'entremise des médias souvent trop friands de sensationnalisme. Cette problématique se double d'un conflit social en puissance, avec lequel sont déjà aux prises les pays européens où des populations urbaines déconnectées de la nature tentent de dire aux gens de l'arrière-pays qu'il est temps de modifier leurs rapports souvent centenaires avec la faune sauvage et la pratique de la chasse.

Le lobby

«Plusieurs sympathisants, conclut l'étude gouvernementale, comprennent cependant le rôle du loup dans la nature et sa relation avec les proies. Et une grande majorité de ces personnes accepte la capture des loups lorsqu'ils causent des problèmes [Kellert et al., 1996]. Mais leur opinion ne fait pas le poids face au lobby du loup et aux pressions publiques locales, nationales et internationales pour empêcher tout contrôle du loup et pour obtenir une protection juridique plus serrée de l'espèce. Ces manifestations affectent par moments la crédibilité de l'ensemble des partisans du loup, qui se recrutent entre autres parmi la population de jeunes urbains scolarisés et heurtent du même coup les positions et les acquis des gens vivant près de la nature et des loups, ou encore qui en tirent un revenu (adultes de 35 ans et plus, ruraux, chasseurs, trappeurs; Kellert, 1985). Derrière ces revendications fortement médiatisées se dresse le spectre de l'incompréhension et du mépris envers les populations locales et leurs pratiques séculaires. Saurons-nous éviter ce piège?», s'interrogent Hénault et Jolicoeur.

Le Québec a fait beaucoup de chemin depuis les primes accordées aux oreilles de loup, ce qui a valu à plusieurs de nos chiens de ferme de les avoir très, très courtes... La population nord-américaine est de plus en plus consciente de la nécessité de gérer écologiquement les cheptels sauvages en maintenant les équilibres qui régissent leurs rapports, quitte à parfois intervenir pour éviter les quasi-disparitions de certaines bêtes lorsqu'elles sont en surnombre ou menacées par d'autres espèces. On veut ainsi éviter que des cycles naturels qui se répartiraient parfois sur des générations nous privent pendant tout ce temps de leur présence. Et les chasseurs, encore plus que le public en général, comme l'a démontré Kellert en 1996 dans une étude réalisée en Alberta et au Wyoming, ont une opinion positive du loup et de la nécessité de sa présence dans l'écosystème!

Les loups ne sont pas menacés au Québec, où ils occupent 90 % de leur répartition originale, notent les auteurs. Leur disparition de certains territoires, précise l'étude gouvernementale, n'est pas le fait du piégeage et de la chasse; «c'est surtout l'exploitation abusive de la grande faune, le déboisement pour l'agriculture et le développement en général qui ont rendu cette portion de son habitat moins attrayante». Mais l'histoire du loup au Québec continue car il vient de réapparaître sur la rive sud du Saint-Laurent, et sa coexistence, souvent difficile, avec le coyote, un nouveau venu ici, entraîne à la fois des problèmes de concurrence pour le territoire et... d'hybridation! Une histoire aussi fascinante à suivre du côté urbain que du côté forestier, en somme!