Médias - Portrait de la lesbienne en vampire

C’est le temps de la collation des grades dans les universités. La semaine dernière, McGill en a profité pour distribuer des doctorats honorifiques, dont un à l’Américaine Judith Butler « une des plus grandes intellectuelles, philosophes, théoriciennes des genres et de la sexualité de notre temps ».

La professeure Butler, de l’université de Californie à Berkeley figure parmi les «25 penseurs qui comptent» dans un récent numéro du magazine français Le Nouvel Observateur.


Des commentateurs ont quand même jugé que certaines de ses positions politiques ne justifient pas l’honneur. On lui reproche surtout sa participation à la campagne «Boycott, désinvestissement et sanctions» (BDS) qui exerce des pressions, y compris culturelles et universitaires, sur Israël. Dans The National Post, Barbara Kay a décrit Mme Butler comme une « idéologue extrémiste ». Elle-même se définit plutôt comme «juive anti-sioniste».


Évitons cet écueil pour foncer vers un autre tout aussi dangereux, celui de la théorie «queer». L’essai Gender Trouble (1990) de Judith Butler a fait date dans ce créneau atypique malgré sa prose emberlificotée. L’ouvrage critique radicalement la notion d’identité, invite à repenser les normes sexuelles ou autres à partir des marges. Ainsi, la drag-queen, en exacerbant certains traits associés à la féminité, montre qu’au fond le genre n’est qu’un jeu de rôle. On ne naît pas homme, femme, lesbienne ou gai, on le devient. Et cette « performativité des genres » se poursuit toute la vie durant, affirme Mme Butler.


Toute la filmographie de Xavier Dolan peut être analysée comme une incarnation esthétique des concepts butleriens. Les amours imaginaires explore la mixité des affinités électives. Laurence Anyways suit un homme qui choisit de devenir une femme en prenant tous les attributs de son genre. Dans le clip-choc College Boy, la norme crucifie la marge elle-même non clairement définie, dans une puissante exposition des conséquences maléfiques des prétentions totalisantes de l’essentialisme.


On croirait la cause cinématographique des gais entendue. Pourtant, le réalisateur Steven Soderbergh a eu toutes les misères à obtenir le financement de sa biographie filmée Behind the Candelabra sur la vie amoureuse et sexuelle placardée du musicien überkitsch Liberace. La production planifiée depuis des années ne cherchait pourtant que 5 millions de dollars, de l’argent de poche pour les grands studios hollywoodiens.


Ils trouvaient le projet « too gay » alors que le western homosexuel Brokeback Mountain venait de connaître un énorme succès mondial. Le biopic de Soderbergh est finalement devenu un téléfilm produit par HBO. Deux acteurs hétéros (Matt Damon et Michael Douglas) y incarnent des personnages d’un autre genre pour rajouter encore une couche de complémentarité dans les différences.


Le lesbianisme, longtemps tabou aux écrans de masse, semble maintenant percer. Mad Men flirtait avec le thème il y a deux semaines. Le cinéaste australien Simon Weaving prédit que les lesbiennes vont devenir les nouveaux vampires du cinéma. «Quand un thème devient populaire, Hollywood s’en empare et l’exploite à fond», a-t-il résumé en commentant l’annonce de la mise en chantier de Carol adaptation du roman The Price of Salt de Patricia Highsmith. Cate Blanchett et la jeune Mia Wasikowska y incarneront deux amoureuses des années 1950.


L’accord final pour la production australienne a été négocié en coulisses à Cannes. Le 66e Festival vient de remettre sa palme à La vie d’Adèle décrivant une passion entre une adolescente de 15 ans et une femme âgée, le pattern exploité aussi dans Carol. La première du film d’Abdellatif Kechiche avait lieu deux jours avant la légalisation contestée du mariage homosexuel dans le pays de la « French Theory » qui a conceptualisé le bio pouvoir critiqué par Mme Butler.


Les longues scènes de sexe filmées de façon crue ont aussi suscité la controverse. Julie Maroh, auteure du roman graphique Le bleu est une couleur chaude, inspiration du film encensé, les a décrites comme « ridicules ». Elle a comparé les « baises » à de la pornographie faite des habituels clichés de fantasmes masculins. Elle a aussi regretté l’absence de lesbiennes sur le plateau comme au générique. « En tant que spectatrice féministe et lesbienne, je ne peux donc pas suivre la direction prise par Kechiche sur ces sujets», écrit-elle sur son blogue. Elle précise toutefois ne pas se sentir trahie par la production.


Il n’y a donc rien de simple et tout se complique, selon la prédiction de Mme Butler. Les médias reflètent bel et bien des « troubles dans le genre » et le « travail critique des normes ». L’avoir théorisé méritait bien l’honneur d’un doctorat…

7 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 3 juin 2013 05 h 20

    À approfondir...

    L'homme, la femme : des êtres sexués, sexuels et érotiques. Et madame Butler met toute sa science et son art pour sortir de la pensée identitaire prégnante, dans notre société, construite à partir des diktats du pouvoir phallocentrique. Être homme, être femme, cela n'existe pas en soi, de façon biologique, mais se construit à partir de normes sociales.

    • Paul Gagnon - Inscrit 3 juin 2013 10 h 07

      Une compétence transversale, en quelque sorte.

  • Martin Dufresne - Abonné 3 juin 2013 10 h 36

    Lourdes normes

    Des normes qui sont tout de même celles du patriarcat, comme l'oublient commodément ceux qui tentent de miser Butler contre le féminisme.
    Comme celle qui permet de qualifier une femme de plus de 21 ans d'"âgée".
    Ouille...

  • Georges LeSueur - Inscrit 3 juin 2013 11 h 01

    Dur, dur pour les grands-pères !

    C'était trop simple à l'époque de nos grands-pères.
    Grand-père à mon tour, je suis "mêlé" et coincé entre mon éducation traditionnelle où l'homosexualité et la sodomie se fondaient dans le tabou, et la norme occidentale actuelle où la sexualité brise ces barrières.
    La sodomie pratiquée entre hommes gays devient une pratique acceptée.
    Le mariage voté en France entre personnes de même sexe a vu ses opposants traités de fascistes dans ces colonnes avec l'approbation de plusieurs.

    Adèle -film que je n'ai pas vu- semble ajouter la différence d'âge au lesbianisme.
    Entre femmes la chose est plus "cool". Et il semble que ce film est aussi une histoire d'amour romantique et attendrissante. Ça sauve les apparences !

    Demain, on verra un film de ce genre entre un vieil homme et un garçon pubère.
    Avec bien sûr, les détails "artistiques" filmés de la relation.
    De quoi faire saliver producteurs et la gent cinématographique.
    Et donner des audiences accrues aux vedettes invitées à TLMEP.
    Mais je ne suis pas sûr d'y trouver une réponse à mon questionnement.

  • Gaetane Derome - Abonnée 3 juin 2013 17 h 15

    Le sexe est biologique mais l'orientation sexuelle..

    Tant qu'a moi,je dis que le sexe male ou femelle,chromosome x ou y,c'est biologique.Nous naissons male ou femelle(parfois les 2,il y a des anomalies).Cependant c'est l'orientation sexuelle qui se construit au fil du temps,de notre evolution.Et comme la plupart des humains(et de nos cousins les singes)sommes bisexuels nous devenons heterosexuels ou homosexuels ou bisexuels.La plupart deviendront heterosexuels c'est plus facile pour la reproduction,la vie en societe,ect.Et bien sur,on ne sait pourquoi mais il y a toujours ces 10% de personnes qui sont des pures hetero.et ces 10% qui sont des pures homosexuels.Les extremes de la courbe de Gauss...

    • Stéphane Laporte - Abonné 3 juin 2013 23 h 09

      Oui, moi aussi ça m'a tiqué dans l'article.