De la beauté

Dieu est mort, vous dites ? Il semble pourtant bien vivant, ces derniers jours. Dans ce jugement en faveur du maire de Saguenay qui l’épingle gauchement à la soutane de la tradition. Traversant le dossier de la charte de la laïcité sans trop savoir où se mettre entre l’État et l’identité culturelle. Et puis au centre de cette conférence sur la religion et le discours public qui se tenait à Montréal cette semaine.

Ou peut-être que je confonds Dieu et le religieux ?


Tout ça pour dire que moi aussi, mort ou vif, j’ai bien envie qu’on en parle.


Pas de Dieu dans la morale. Pas dans l’organisation sociale. Pas dans la France réac qui demande à l’Église de souffler sur les braises du fascisme. Et surtout pas dans cette acception du sacré qui, chez le maire Jean Tremblay, relève de l’adhésion à un club pour clients fidèles d’un transporteur aérien (encore quelques points pour obtenir votre vol gratuit pour le paradis !). Ce que je cherche, aussi loin que je me souviens, c’est du sens. Une chose à laquelle m’accrocher quand le monde ressemble à un poing serré brandi sous nos visages.


Je cherche Dieu ailleurs que dans la religion, ailleurs que dans la Bible, la Vérité, une sourate, ou je ne sais quel truc du genre. Dieu ailleurs que dans Dieu. Mais pas dans le dalaï-lama non plus.


Vous me suivez ? Et si je vous disais que ce que je cherche, ce n’est pas la vie éternelle, mais seulement la vie ? Celle qui existe autrement que dans la décoction de nos existences compressées, dans ce quotidien hachuré en cases compactes, ce cycle mortifère de désir/achat/désir/achat/mort.


Vous me trouvez déprimant ? Il me semble que le plus affligeant, c’est qu’on n’en parle à peu près jamais, de cette vie-là. Sinon dans le rayon de la psycho-pop. Et celui de la littérature new age où des gourous déguisés en auteurs exploitent le terreau du vide existentiel dans lequel ils plantent d’autres certitudes. Comme celles du destin ou la pensée positive. Parce qu’il est bien plus facile de croire à la magie, ou alors que nous sommes contraints, qu’autre chose décide pour nous.


Sauf que nous sommes libres. Et que si cette liberté qui est si troublante, c’est parce qu’elle est belle en même temps qu’encombrante. Alors on se laisse enchaîner un peu, pour mieux se laisser porter par une culture qui décide à notre place. Et on dérive en flottant.


Si je cherche Dieu en quelque chose, ce n’est donc pas dans une bouée. Mais quelque chose qui me tire par le fond, ou vers le haut. Ou les deux.


Ça doit être pour ça que j’ai tant aimé le texte que signe Nicolas Langelier dans Nouveau projet à propos des débuts de la scène rave. J’y ai vu un besoin analogue au mien, partagé par l’auteur, ses amis, et les oiseaux de nuit dont j’ai parfois croisé les pupilles dilatées tandis que j’allais rejoindre des amis DJ dans quelque garage désaffecté. Quelque chose comme un besoin de transcendance, de pousser le corps dans ses derniers retranchements pour que puisse s’y déployer l’esprit, et de trouver dans la danse le rite que d’autres trouvent au concert, au stade, dans les manifs politiques.


Je cherche ce qu’on n’apprend jamais à l’école. Ce que personne ne dit. Ni nos parents ni nos amis. Qu’il existe de courts moments de perfection qu’il faut saisir, harnacher. Et que l’idée de Dieu s’y trouve, en doses homéopathiques, nous rapprochant si près de la vie que parfois on touche aussi à la mort du bout du doigt.


Comme dans la chanson que j’écoute en écrivant cette chronique : You need the drugs, de Westbam et Richard Butler. Pas pour la référence à la dope, mais pour cette vieille idée de l’excès comme voie menant à un univers un peu plus riche, à autre chose que la condamnation à la normalité. Et surtout, pour la mélancolie de la voix qui raconte comment on touche parfois le fond pour se donner un élan et remonter à la surface.


Pas tout le temps. Et pas nécessairement en s’explosant la gueule. Mais dans ces accès de boulimie de lecture, dans l’intensité des amitiés folles et des amours qui consument. Dans ces films, ces livres et ces chansons auxquels on s’accroche désespérément, parfois les larmes aux yeux, parce qu’on y reconnaît nos envies, nos déceptions et nos bonheurs. Dans ce trop court moment quand le jour se lève, ou tombe. Au terme d’une épreuve sportive qui a laissé le corps brisé, en rupture de tout.


C’est mon idée de Dieu. C’est elle que je pourchasse.


Un poing levé dans la nuit. Des souffles qui se retrouvent, haletants. Des mots parfaitement alignés sur une page. Des corps qui dansent pour rien dans le salon un mercredi soir. Une mélodie décharnée sur laquelle se coule la voix de la mélancolie que nous partageons. Quelque chose comme une idée de la beauté.

20 commentaires
  • Paul-André Sansregret - Abonné 1 juin 2013 07 h 00

    Bravo et Merci

    ...pour cette évocation de la réalité "religion", celle qui lie notre être profond, caché, notre jardin secret -même pour nous- à cette aspiration de dépassement, de bien-être, d'harmonie.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 juin 2013 07 h 04

    Wow !

    Je suis transporté par votre texte. Faut une bonne dose de réalisme pour se rendre compte que le «Dieu» que certains cherchent, que d'autre évitent et encore d'autres nient est partout et nul part à la fois. Dans l'instant présent qui englobe l'éternité et dans l'éternité qui ne se ressent que dans l'instant présent.

    Cette profondeur du «pouvoir vivre» ne peut-être proclamer par aucune religion car celui-ci nie immédiatement la nécessité de celle-ci et efface d'un seul coup le pouvoir qu'elle doit acquérir pour nous subjuguer.

    Mais notre condition d'être physique nous empêche de pouvoir ressentir cet extase à très long terme, nous n'en avons pas la résistance. C'est comme d'essayer de verser la mer dans un verre d'eau. Mais de temps en temps nous en avons un bref aperçu et ils sont précieux.

    Y a pas de recette pour expérimenter cet état de grâce car il peut être trouvé n'importe où, n'importe quand dans n'importe quoi car il vient de l'intérieur qui englobe l'Univers au grand complet et nous fait comprendre instantanément et pour un bref instant que Tout ne forme qu'UN ! Et qui peut nous faire répéter comme le Premier qu'on a entendu dire : «Je suis ce qui est !»

    Le jour, le fameux jour où nous comprendrons ça; il n'y aura plus de misère mon frère. (emprunté à un grand philosophe)

    Je me sens moins seul dans ma folie ce matin. Merci et bravo pour votre courage de le partager avec nous.

    Pierre Lefebvre.
    Menuisier
    Oui, celui qui n'a pas de diplôme particulier !

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 1 juin 2013 09 h 14

      Habitant une vieille maison presque centenaire, j’avais eu besoin un jour d’un plâtrier. Je cherche, je trouve. Un ouvrier, encore jeune, se présente à mon domicile.

      En jasant de tout et de rien, le plâtrier, qui se disait également «tireur de joint» (petite peur, dans mon ignorance de son métier j’ai cru naïvement un moment qu’il vendait des «joints» de marijuana pour arrondir peut-être ses fins de mois!) cet ouvrier dis-je avait une fine connaissance de la littérature et des arts en particulier, et cela sans études particulières. Un érudit sans papiers.

      Bref, ce fut une rencontre qui m’a fait voir que l’authenticité est souvent ailleurs qu’on ne pense.

  • Jacques Augustin - Abonné 1 juin 2013 08 h 39

    intense

    Votre texte est une beauté, un court et intense moment de perfection. Le lire m'a émue et rassurée.
    Angèle Matte

  • Richard Evoy - Abonné 1 juin 2013 10 h 01

    Ca fait du bien

    Merci pour ce commentaire à la fois personnel et universel, profond et lucide.

  • Pierrette Boulianne - Inscrite 1 juin 2013 10 h 10

    La recherche de Dieu

    Merci pour ce beau texte émouvant et vrai.
    Sa lecture est «un moment de perfection qu'il faut saisir...»
    Je l'imprime et le distribue à mes proches et amis (es).
    J'ai senti que «Dieu s'y trouve».
    Vous nous aidez à oublier le discours du maire Tremblay du
    Saguenay.