Cher Henry

Il y aura eu dans ce pays des gens qui auront passé une bonne partie de leur vie à essayer de détruire la vôtre. Leur violence verbale, leur violence tout court, leur désir de vous faire peur afin que vous cessiez de parler au nom des femmes qui n’avaient pas encore appris à prendre elles-mêmes la parole pour défendre ce qui concerne leur liberté et le respect qu’on doit porter à ce qu’elles réclament, tout cela aura été une dure école pour la plupart d’entre nous. Votre appui a été précieux, vous le saviez bien, car jamais vous n’avez envisagé d’abandonner la lutte que vous aviez entreprise pour donner aux femmes, enfin, la justice qu’elles réclamaient quant à la liberté de prendre elles-mêmes les décisions concernant leur propre corps et les responsabilités qui en découlent forcément.


Je me souviens de notre premier sujet de conversation, un soir chez moi, alors que la Dre Lise Fortier, gynécologue attachée à l’hôpital Notre-Dame, nous avait convaincus de nous rencontrer et d’unir nos efforts pour faire bouger les choses pour les femmes qui continuaient d’être forcées à avoir recours à des méthodes loin d’être médicalement recommandables pour mettre fin à une grossesse non désirée. Les dégâts irrécupérables commis sur des femmes par des charlatans, des étudiants en médecine à la recherche d’un peu d’argent de poche, des faiseuses d’anges, tous des gens qui vous traitaient comme des voleuses de banque, mais qui vous avertissaient que s’il devait y avoir des « complications » vous ne pouviez pas compter sur eux. Vous deviez aller à l’hôpital sans aide et « inventer » n’importe quoi comme raison, parce que quoi qu’il arrive après, eux, ils ne vous avaient jamais vues. Comme si toutes les femmes devaient se sentir « punies » et méprisées, alors qu’elles vivent seules l’un des moments les plus difficiles de leur vie et que l’opération qu’elles vont subir se fera sans aucune anesthésie afin qu’elles se souviennent bien de ce qu’elles ont fait. Pourquoi aider la pauvre femme alors qu’on souhaite qu’elle n’oublie jamais ce qu’elle a enduré, que ce souvenir soit un rappel de son « péché ».


La Dre Lise Fortier disait ceci : « Si c’étaient les hommes qui portaient les enfants, l’avortement serait un sacrement. »


Je me permets de soumettre cette phrase pour réflexion au cardinal Turcotte, ex-archevêque de Montréal qui a retourné une médaille du Canada quand il a appris qu’on allait en décerner une au Dr Morgentaler il y a quelques années. Je lui souhaite de bien vivre avec une telle décision.


J’ai maintenant plus de 80 ans et je tire beaucoup de fierté d’avoir participé à l’évolution du dossier de l’avortement pour les femmes du Québec. Je l’ai fait pour ma grand-mère, qui a été la première à m’en parler, pour certaines de mes amies qui ont parfois failli y laisser leur vie, pour celles qui ont pleuré de joie en découvrant, puisque les circonstances avaient changé pour elles, qu’elles pouvaient mettre un enfant au monde sans la panique du mauvais moment, du mauvais père ou du mauvais choix et qu’elles pouvaient ouvrir les bras à un enfant désiré et aimé au-delà de tout ce qui peut s’expliquer.


Je tiens à souligner l’appui de mon ami Denis Lazure une fois que nous nous sommes retrouvés tous les deux membres du même Conseil des ministres à partir de 1976. Nous avions des atomes crochus et nous nous sommes promis de régler le problème des droits des femmes par rapport à leur propre corps dans les plus brefs délais. Une fois que nous avons compris que les CLSC étaient mieux disposés que les gros hôpitaux et les gros docteurs par rapport aux problèmes que vivaient les femmes, nous avons su que nous tenions une partie de la solution.


Plusieurs de nos collègues ministres ont hurlé… nous nous y attendions. Nous savions cependant que les femmes ne se laisseraient plus mener par le bout du nez.


Je suis toujours inquiète quand je vois les manoeuvres que les conservateurs entreprennent régulièrement pour ramener le dossier de l’avortement sur l’avant-scène, histoire de soulever la haine qui dort sous les cendres encore chaudes. Il ne faudra jamais penser que le dossier est clos. Ce serait trop beau.


Et puis, des hommes continuent de se faire les porte-parole des femmes qui seraient identifiées comme des « pro-vie ». Je rappelle que ces femmes peuvent toujours avoir tous les enfants qu’elles veulent. Jamais il ne viendra à l’idée de personne de les obliger à avorter… Quelle folie que de penser le contraire.


Les hommes devraient se faire discrets dans ce débat. Nous considérons que leur corps leur appartient. Tous les soins de santé dont ils pourraient avoir besoin doivent être disponibles dans les hôpitaux du Québec sans qu’une femme puisse laisser entendre qu’ils ne sont pas libres de prendre leur décision comme ils l’entendent. Reposez en paix, Henry Morgentaler. Ce fut un privilège de partager votre respect de la liberté.

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