Entre deux eaux

Entre l’eau du fleuve et l’eau embouteillée, l’eau sale et transversale, Pierre Allard, Joblo (de dos) et Annie Roy se demandent ce qui nous empêche de faire la révolution du bonheur.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Entre l’eau du fleuve et l’eau embouteillée, l’eau sale et transversale, Pierre Allard, Joblo (de dos) et Annie Roy se demandent ce qui nous empêche de faire la révolution du bonheur.

Le soi, le spa et l’Autre. On pourrait résumer leur prochaine intervention de terrorisme socialement acceptable à une expérience de balnéothérapie trash. La proposition, sous ses allures hédonistes, amènera les spectateurs/figurants à réfléchir à leur action citoyenne, à la faim dans le monde, aux guerres, au terrorisme, à la torture, le tout en maillots de bain et robes de chambre dans un faux spa établi au théâtre Espace Libre. L’Action terroriste socialement acceptable (ATSA) frappe encore et revendique l’attentat en toute paix d’esprit.


Annie Roy et Pierre Allard, les deux activistes à la tête de l’ATSA depuis 15 ans, ont encore les moyens de déranger même si Patrimoine Canada leur a coupé les vivres. Et cette fois, avec ce premier parcours théâtral - Se mettre dans l’eau chaude -, l’organisme artistique à but non lucratif s’attaque à notre relation au con fort symbolisé par les spas, ces nouvelles chapelles humides des mieux nantis de la société.


Le couple-tandem bien connu des milieux artistico-activistes montréalais semble s’être cal mé, la quarantaine bien installée et les cheveux gris aidant. Je leur ai donné rendez-vous chez Bota Bota, un spa on ne peut plus urbain et cocooning. Mais la robe de chambre ne leur a rien enlevé de leur courroux initial : une quête de justice inébranlable, un désir de remédier aux inégalités sociales, un besoin impérieux de le dire et de brasser les eaux tranquilles de notre inconscience.


Heureusement, ce matin-là, j’ai donné de l’argent pour sauver un lac et envoyer un enfant de milieu défavorisé dans un camp de vacances. Je me sens un peu plus apte à faire face à ce discours qui nous ramène invariablement à notre individualisme crasse.


« Nous, ce sont les contrastes qui nous intéressent depuis toujours, explique Annie Roy, la verbopropulsée du couple. Servir un repas du restaurant Toqué à des sans-abri ou établir un camp de réfugiés dans le centre-ville : des images polarisées. Ici, c’est le contraste chaud-froid, bain tourbillon-bain glacé. C’est un show sur l’égocentrisme et la mentalité du “ je le vaux bien ”, sur le bonheur individuel versus le collectif. »

 

Et toi aussi, tu le vaux


Ils ont réfléchi à la surenchère du bien-être dans laquelle nous nous enlisons, à la fois clients et victimes de notre mode de vie, de nos mantras occidentaux qui nous incitent à en profiter au maximum avant que tout implose. « Nous sommes dans une culture de la fatalité, les gens sont endormis », constate Pierre, qui évoque la surconsommation et le culte de la performance menant tout droit à l’épuisement et au burn-out pour ensuite motiver la fréquentation des spas, ces « hôpitaux » privés coupés de la frénésie urbaine, sanctuaires de la zénitude pour curistes bodybuildés et tatoués, un martini à l’eau de rose à la main.


« Je ne comprends pas que, comme humains, on ne réussisse pas à travailler sur un bien-être collectif. Si la collectivité s’améliore, ton filet de sécurité va être plus intéressant », s’indigne Annie, qui me parle des enfants qui meurent de faim à cette minute même. « Le discours de gauche est perçu comme naïf, inaccessible, un idéalisme sans fondements. Mais la vérité, c’est qu’on est trous-de-cul de laisser aller ces inégalités. »


À côté de nous, en pleine heure de la sieste, un bouchon de Veuve Clicquot vient de sauter ; il doit être 17 h quelque part dans un pays où un enfant meurt de soif. Il faut dire que Montréal est privée d’eau potable au moment de l’entrevue. Quand on n’a plus de pain, on mange de la brioche…


« Nous sommes bombardés d’images sur comment être, l’obligation d’être heureux, comment réussir sa vie. Nous sommes soumis à une pression incroyable et sollicités à être centrés sur nous plutôt qu’à faire du bénévolat et rayonner dans la communauté », remarque Annie Roy, qui évoque le désenchantement à plusieurs reprises.


Autre dilemme moral, Annie et Pierre sont les premiers à apprécier la détente du spa et la mise à distance qu’il procure, le repos du guerrier nécessaire dans un environnement ouaté et protégé : « En tout cas, c’est moins pire de fréquenter un lieu collectif de détente que d’avoir ton spa individuel dans ta cour ! »

 

L’art d’être égoïste (un peu)


Je me suis rappelé, en écoutant leurs arguments frisant parfois l’angélisme, les propos du philosophe allemand Richard David Precht dans L’art de ne pas être un égoïste, un essai d’actualité sur une éthique responsable. Et qui explique pourquoi le Syrien moyen ne s’intéresse pas du tout à la commission Charbonneau. Et pourquoi il est prêt à sauver son enfant avant celui du voisin.


Selon le philosophe, nous sommes des primates sociaux qui établissent une différence entre ceux qui font partie de notre groupe et les autres, ce qui justifierait notre double morale. « Au lieu d’évaluer de façon libre les misères et les nécessités du monde, nous suivons intuitivement les autres et partageons la conscience du groupe auquel nous nous sentons appartenir. »


Et de là naît un conformisme auquel peu de gens échappent, nos instincts sociaux prévalant sur tout le reste. « Notre attention à l’autre et notre générosité sont donc limitées. De façon générale, elles sont limitées à des gens qui nous sont proches », écrit Precht.


C’est probablement pourquoi il est plus facile de faire la paix avec son environnement immédiat (et encore) plutôt que d’aspirer à imiter le général Roméo Dallaire.


Annie Roy et Pierre Allard ne sont pas si différents du troupeau auquel ils réfèrent. Parents de deux enfants, coincés dans le temps et les demandes de subventions, ils entretiennent des fantasmes de délivrance sporadique inhérents à leur rôle social d’enquiquineurs professionnels : « Il nous reste 15 minutes ! On a le temps d’aller faire le circuit de bains », propose Annie à son partenaire de crimes au moment où je les abandonne à leur sort.


Bien égoïstement, cela m’a rassurée. Ils ont beau se jeter dans l’eau chaude, ils sont capables d’aimer ça eux aussi.


***
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com : @cherejoblo

***


Écrit ce texte en regardant une page de journal déchirée pour m’inspirer. Une photo de rue crève-coeur d’une famille fuyant un attentat en Afghanistan, dans la partie supérieure de la page, et une photo d’une fillette en apnée dans une piscine chauffée dans une publicité de thermopompe, juste en dessous. Digne de l’ATSA.

 

Dévoré le dossier de L’Express (22 au 28 mai) consacré à l’anxiété. Les Français découvrent le professeur américain Jon Kabat-Zinn, père de la méditation pleine conscience. Mais surtout, on y apprend qu’un Français sur cinq angoisse. Jamais ils n’ont été si nombreux, et les jeunes ne sont pas épargnés. Selon certains sociologues, la liberté de choix et la fatigue d’être soi expliqueraient le phénomène, sans compter l’obligation de la réussite. Une manne pour les entreprises (l’anxieux fait un excellent employé) mais le fond de la mine pour les affligés. Tous les textes sont sur le site du magazine.

 

Aimé le dernier Nouveau Projet (no 3). L’édito de Nicolas Langelier (le rédacteur en chef) s’intitule justement « Le temps d’agir ». Et, effectivement, ce numéro nous parle d’actions concrètes dans la production et la consommation de nos aliments (10 façons de changer proposées par Roméo Bouchard, de l’Union paysanne), la manière de réduire le quart de nos gaz à effet de serre, l’urbanisme tactique (bouffe de rue, le sujet de l’été), l’érotisation de l’État (ou comment remettre du désir dans la fonction publique !). Bref, de quoi s’occuper jusqu’au prochain numéro, à l’automne. Le magazine lance Nouveau cabaret au Centre Phi les 14 et 15 juin prochain.

 

Gelé cette semaine chez La Baie centre-ville. Dites ? C’est pour nous inciter à acheter un manteau d’hiver plutôt qu’un maillot que vous forcez sur la clim comme ça ?

 

Noté que le parcours théâtral Se mettre dans l’eau chaude aura lieu du 10 au 15 juin à l’Espace Libre. Les robes de chambre sont fournies. Forfaits « Mouillez-vous » ou « Restez au sec ». Avec Geneviève Rochette, Jean-François Nadeau, Mylène Roy et Philippe Ducros.

***

JoBlog
 

Se battre comme des soldats, mourir comme des enfants

Le documentaire du cinéaste Patrick Reed nous présente un militaire qui n’a pas froid aux yeux. Général à la retraite, Ro- méo Dallaire poursuit son com- bat pour empêcher le recrute- ment d’enfants dans une sale guerre qui se poursuit sur les lignes de front du Congo, du Rwanda et du Sud-Soudan. Une vedette au Rwanda, on le voit al- ler démobiliser les enfants-sol- dats, un à un. Ils sont 250 000 dans le monde, chair à canon droguée, rapides sur la gâ- chette, victimes et meurtriers. Dallaire nous apprend que le combat est plus puissant que le sexe et procure une pous- sée d’adrénaline unique. Cela expliquerait bien des guerres, hélas. En salle le 7 juin.

 

Se battre comme des soldats, mourir comme des enfants de Patrick Reed from EyeSteelFilm on Vimeo.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Pierre-Jules Lavigne - Inscrit 31 mai 2013 06 h 38

    Le plaisir de l'eau

    Maudit que j'aime ça quand tu es en forme comme ça !

    Du spa au grand plaisir de s'étendre dans une cascade naturelle bien fraiche après quelques heures de marche en forêt, je préfère cette dernière. OUi, quelque part il faut être dénaturé pour aimer les spas.

    Dans cette éveil de la conscience du groupe auquel ns appartenons (..."nous suivons intuitivement les autres et partageons la conscience du groupe auquel nous nous sentons appartenir..." Allard, Roy et Blanchette vous n'avez pas d'égal. Et si la révolution du bonheur commençait par découvrir ce que notre coin de planète nous offre puis s'appliquer à le transmettre... La conscience du groupe ferait tout un bon...

    Pierre-Jules

  • Gaston Bourdages - Abonné 31 mai 2013 07 h 58

    Quelle superbe quête que celle sentie, ressentie avec et dans votre...

    ...fort touchant voire intriguant «Entre deux eaux». Une indéfinissable et fouillée quête, je soupçonne, d'ÊTRE...tout court. ÊTRE sans fard ni artifice. Quêtes de trouver sens autant à l'intérieur de soi que dans «l'autre» et dans ce qui nous environne. Le bonheur m'apparaît, pour aujourd'hui(demain, je verrai) si simple. La quiétude de vivre...de se vivre avec et malgré tous ces possibles squelettes dans le placard. Tout un job que celui de vivre «entre deux eaux» ! N'en vient-on pas à y suffoquer ? Et que y dire de la liberté ? De prendre le risque de la liberté ? Éreintant, exigeant, à la longue tyrannique que ce fait, cette réalité de vivre «entre deux eaux» ?
    Mercis, du fond du coeur, Madame «Joblo» pour tout ce beau de vous que vous nous partagez avec une telle générosité. Merci pour ces eaux autant fraîches que réchauffantes.
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier - écrivain ayant tout juste accouché d'un 3e travail littéraire. Ce dernier se voulant fruits d'une «grossesse» de plus de 23 ans et dont le foetus a été fécondé en milieux carcéraux il y a de cela des lunes et des soleils.
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Lorraine Couture - Inscrite 31 mai 2013 11 h 17

    Vision fragmentaire

    Témoin du naufrage du monde, comme beaucoup d’entre nous, apôtre d’une morale individuelle, votre ferveur intense à dénoncer les inégalités est louable.

    Sauf votre respect, votre discours poursuit de plus en plus une idéologie manichéenne, me semble-t-il.

    Détestation-fascination, oppressions-libérations, errances-égarements, bons-méchants, courtoisie-mépris, action-inertie, destin joyeux-destin désastreux.

    Le bonheur collectif réclame plus que des fioritures d’activisme, plus que des générosités hautaines, plus que des replâtrages superficiels.

    Le contentement paradisiaque pour tout un chacun exige une vision globale, un remodelage des espaces géopolitiques avant l’éveil des consciences.

    Les plus avancés sur le chemin de la justice pourront alors tendre la main vers l’Autre (leur soi inversé) mais la rédemption mondiale ne pourra éclore que d’une réflexion cosmique de la communauté universelle.

  • Jean-Luc - Inscrit 31 mai 2013 15 h 14

    Dans les interstices


    Sympathique.

    Et puis Merci pour l'allusion à l'une des plus belles - à vrai dire : immortelles - de Georges Dor.

    Le plus vigneaultien de nos chansonniers, très certainement.
    Hormis Gilles, bien sûr.

    Et que à l'instar de ses émules-amis d'antan non moins talentueux, Claude Gauthier, Pierre Calvé et autres Pierre Létourneau, par exemple, on n'a pas le droit d'oublier.

    Et ce, d'entrée de jeu. Ladite allusion.
    (Histoire d'aider un peu les pressés déjà passés à autre chose après lecture en diagonale, tout juste, comme il se doit, avant le prochain Spa Therapy in Downtown of notre Métropolotorontodémontréalisée. À l'os)