Découvrir les plaisirs de la culture scientifique

Photo: Agence France-Presse (photo) Frank Perry

« La culture scientifique constitue un ghetto au sein de la culture », écrivait le regretté Fernand Seguin dans Le cristal et la chimère (en réédition chez Libre Expression, 2003). « La science, continuait-il, est perçue non pas comme une aventure excitante de l’esprit humain, mais comme une activité confidentielle, réservée à quelques cerveaux supérieurs, dont on espère l’amélioration de notre condition en même temps qu’on en redoute les conséquences sournoises. » Pour briser cette indifférence du public à l’égard de la science, Seguin suggérait aux scientifiques « de commencer par manifester eux-mêmes le plaisir qu’ils éprouvent de participer à la grande aventure scientifique de notre siècle », car « si la science doit passionner le public, il faudrait que ceux qui la font soient eux-mêmes passionnés ».


Or, dans les faits, passionnés, ils le sont souvent, mais, pour toutes sortes de raisons, ils n’arrivent pas à rendre cette passion contagieuse. Dans Impasciences (Points, 2003), le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, défenseur de la « mise en culture des sciences », propose quelques pistes susceptibles de donner le goût de la culture scientifique. Il plaide notamment pour un enseignement des sciences conçu pour ceux qui « n’en feront pas », mais qui gagneraient à les connaître. La science, écrit-il, doit entretenir sa culture propre et le système scolaire devrait intégrer « à l’enseignement des disciplines scientifiques leur histoire, leur philosophie, et même leur économie et leur sociologie ».


Comme l’écrivent les membres du groupe de réflexion français Traces, dans Les scientifiques jouent-ils aux dés ? (Le Cavalier bleu, 2011), « la culture scientifique n’est pas la science », mais cette attitude qui consiste « à faire des connaissances scientifiques l’un des éléments qui structurent notre rapport au monde ».

 

Le rôle des médias


De nos jours, paradoxalement, la science jouit d’une grande autorité, mais la culture scientifique demeure une denrée plus que rare. « Aujourd’hui, notent les membres du groupe Traces, dans la plupart des pays du monde, on peut devenir biologiste, ou ingénieur, ou géologue, sans avoir la moindre notion d’épistémologie et en ignorant complètement l’histoire de sa propre discipline. » Imaginez, alors, l’état de la culture scientifique des autres !


L’école, les cégeps et les universités ont donc un rôle à jouer pour corriger cette déplorable situation et doivent être appuyés, dans cette mission, par les médias. Or, ces derniers ne sont pas toujours au rendez-vous. « Depuis les années 1970, rapporte Pascal Lapointe, de l’Agence Science-Presse, les études québécoises, canadiennes et américaines situent l’espace rédactionnel que les journaux allouent à la science entre 4 et 7 % - suivant que l’on inclut ou non la santé, la technologie et l’environnement. » À la télé, c’est pire : « Pour cinq heures sur les chaînes télévisées d’information continue, vous auriez droit en moyenne à… une minute de science ! »


Y a-t-il malgré tout de l’espoir ? Oui, répond Lapointe, et il se situe peut-être sur la Toile, qui a vu naître, ces dernières années, une communauté de blogueurs scientifiques vigoureux, hyperactifs et souvent rigoureux, un groupe composé de journalistes scientifiques, d’étudiants et de professeurs en science et de scientifiques reconnus.


C’est pour témoigner de ce réjouissant foisonnement que l’Agence Science-Presse, qui fêtera ses 35 ans en novembre prochain, a organisé, en collaboration avec l’organisme français Le Café des sciences, un concours des meilleurs textes publiés sur des blogues de science en français en 2012. Les organisateurs ont reçu 169 billets, rédigés par 98 blogueurs. Ils ont finalement retenu 80 billets, rédigés par 68 auteurs - 47 hommes et 21 femmes - provenant de sept pays, pour composer Les meilleurs blogues de science en français. Sélection 2013, un dynamique et passionnant recueil qui est une fête de la culture scientifique. Les auteurs choisis y traitent autant des liens entre science et société que des controverses scientifiques et de la science citoyenne, ainsi que d’une foule d’enjeux scientifiques précis (santé, physique, mathématiques et langue).

 

Des Québécois en vedette


Plusieurs blogueurs québécois ont été retenus. C’est le cas, notamment, de l’excellente Valérie Borde, du magazine L’actualité, qui revient dans ces pages sur les craintes, à son avis injustifiées, liées aux « compteurs intelligents » d’Hydro-Québec et sur l’éclosion de légionellose à Québec, en 2012. C’est le cas, aussi, de Jean-François Cliche, du Soleil, qui relativise les dangers pour la santé attribués à la centrale Gentilly-2 et qui dénonce la propagande des « antiréchauffistes » dans l’affaire du Climategate. Un texte de Karel Mayrand, de la Fondation David Suzuki, vient rappeler à Stephen Harper, chantre de l’identité canadienne, que nos hivers rigoureux font partie de cette identité et sont menacés par la politique énergétique conservatrice. Directeur de ce collectif, Pascal Lapointe y signe un texte qui conteste la méthode du chercheur Séralini dans son étude anti-OGM. La linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, pour sa part, explique avec brio les concepts de variétés et de registres en français. Tous ces auteurs ont des blogues facilement accessibles.


S’il fallait déterminer un gagnant de ce concours, je choisirais le journaliste français Pierre Barthélémy, du journal Le Monde. Brillant et drôle, il illustre les liens qui existent entre les tenants des théories du complot et le rejet de la science et raconte « l’exposé le plus sexy de toute l’histoire des sciences », c’est-à-dire la conférence strip-tease, en 1983, du chercheur britannique Giles Brindley, portant sur la dysfonction érectile.


« Alors que l’on vit dans la société la plus technologique et scientifique de l’Histoire, écrit l’astrophysicien Yvan Dutil dans un texte où il plaide pour l’engagement politique des scientifiques, cela n’a, au final, que très peu d’impact dans le débat public, les opinions ayant plus de valeur que les faits. Dans mon esprit, il s’agit là d’une situation extrêmement dangereuse qu’il faut combattre à tout prix. » Lire ce livre pourrait être un premier pas en ce sens.


 

louisco@sympatico.ca

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