Le goût

J’entre à l’épicerie, feins d’emprunter l’allée de gauche pour me dérober au regard de la madame qui m’invite à goûter ses saucisses avec son sourire Pepsodent, puis j’oblique vers la droite en direction de l’étalage bio. C’est pour les carottes. Elles sont plus croquantes, plus sucrées. S’il m’arrive d’en acheter d’autres par mégarde, je le remarque aussitôt.


Je suis lentement en train de changer mes habitudes d’achat, mais pas pour les raisons qu’on imagine. Ce n’est ni pour ma conscience sociale ni pour ma santé. Mais parce que la viande de producteurs locaux est généralement meilleure au goût. Le poisson ? C’est une affaire de fraîcheur, surtout, qu’on obtient que chez le spécialiste. Alors, je vais chez le meilleur poissonnier, rue Saint-Joseph. Pour le plus bas prix, on repassera. Il m’en coûte toujours plus cher qu’à l’épicerie pour un morceau de saumon. Sauf que je sais d’où il vient, comment on l’a nourri. Et au-delà de ces considérations, j’en préfère la saveur, la texture.


Cela fait quelques jours que je patauge dans la politique de souveraineté alimentaire du gouvernement, et nulle part il n’est question de cela. Du goût des choses. Je pourrais vous dire qu’on y élude aussi la diversité biologique. C’est vrai.


De la même manière qu’il y est très peu, voire pas du tout question d’arrimer la demande et l’offre. C’est un point soulevé par de nombreux experts. Par l’Union paysanne. Et à l’UPA, on est bien d’accord aussi qu’il y a là des ficelles à attacher. Parce que même lorsqu’ils veulent acheter local - incitatif ou pas -, les transformateurs, souvent, ne trouvent pas ce qu’ils cherchent. Simplement parce que le marché n’existe pas pour ces acheteurs potentiels qui n’ont rien de marginal, puisqu’on parle de grandes chaînes.


On pourrait aussi ajouter que, parmi les failles de cette politique, il y a l’absence de tout discours réformateur sur l’industrie. J’en suis d’autant plus surpris que le président de l’UPA lui-même m’a dit ne pas être contre le changement, à condition de ne pas détruire les structures existantes. À l’Union paysanne, on confirme que ce n’est pas leur intention. Ces gens-là ne s’aiment pas d’amour, mais en acceptant qu’il y aura toujours des dissensions - surtout en ce qui concerne le monopole syndical et la régulation du marché -, on n’est pas si loin d’un terrain d’entente, m’a-t-il semblé.


Sauf que le principal obstacle à un vrai discours sur l’agriculture qui se tienne et qui relève d’autre chose que de l’achat local, c’est encore l’alimentation.


Parce que tant que la population sera obsédée par le plus bas prix, on n’en sortira pas. Il faudra toujours financer la production pour qu’elle soit concurrentielle avec celle de l’étranger qui bazarde ses stocks. Et les velléités de sécurité alimentaire, de diversité biologique et autres demeureront l’affaire de la marge.


C’est loin d’être banal. Je veux dire qu’il y a là un héritage immense qui se perd : comprendre ce qu’on mange et savoir juger de la qualité des aliments. En France, par exemple, 87 % des enfants ignorent ce qu’est une betterave, 25 %, que les frites sont faites avec des pommes de terre, 40 %, d’où vient le steak haché (Libération, 23 mai 2013).


J’ai envie de dire que c’est une question de culture, plus large. Surtout si je regarde les meilleurs vendeurs parmi les livres dans l’Hexagone : le nouveau Dan Brown, Cinquante nuances de Grey d’E. L. James. Les mêmes merdes qu’ici, Anne Robillard en moins. La même malbouffe pour la tête. Pourquoi ce serait différent dans l’assiette ?


On m’a invité à une conférence au Cercle, à Québec, le 29 mai. Il y sera question des enjeux sociaux liés à l’agriculture. Dans le document, on parle de pouvoir « manger libre ». Pour ceux qui en ont envie.


Et c’est cette envie-là qui manque à la politique de souveraineté alimentaire. L’envie de manger autrement qu’en économisant. Je veux dire que cette politique n’est pas mauvaise. À condition qu’on la considère pour ce qu’elle est : commerciale. Et politique. Mais pas sociale pour deux cennes.


On peut bien inciter les Québécois à acheter local. Ils ne seront pas plus libres pour autant.


Encore inféodés au plus bas prix. Encore en file chez Costco pour remplir le panier d’épicerie le moins cher, au mépris de la qualité de ce qu’il contient. Se croyant libres parce que les économies qu’on y fait permettent d’acheter des choses dont la pub nous dit qu’elles sont plus essentielles encore que ce qu’on mange.


La politique proposée ne nous affranchira pas de la tyrannie d’un marché qui peut vendre des tomates dégueulasses simplement parce qu’elles sont moins coûteuses. Le seul levier qui donne de la perspective aux choses pour que, soudainement, elles ne se contentent plus de nous remplir jusqu’à nous rendre obèses dans le ventre ou dans la tête, c’est toujours pareil, et ça s’apprend. Vous aviez compris : c’est le goût.

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11 commentaires
  • Normand Carrier - Abonné 25 mai 2013 07 h 13

    L'achat local est un mode de vie ....

    On peut aussi acheter local pour la fraicheur , le goût et le prix pour tous ces bons fruits et légumes dont nous disposont six mois par année .... Il est possible d'allonger la liste de fruits et surtout de légumes que nous pourront produire en serre avec des tarifs d'électricité réduits dont les tomates nous sont disponibles douze mois par année et sont toujours d'une fraicheur impeccable ......
    Il est difficille de croire ce fruits et légumes qui murissent durant le tranport sont meilleurs au goût .....

    • Christian Fleitz - Inscrit 25 mai 2013 09 h 46

      Vous avez raison, cependant vous oublier le coût énergétique supplémentaire et l'aggression écologique dûs aux transports sur longues distances, ainsi que les contrôles sanitaires parfois alàtoires qui sont à ajouter aux inconvénients de ces importations lointaines. Certes, celles-ci permettent des prix plus bas, mais ce n'est certainement pas le consommateur qui en profite le plus. ni même le producteur local.

  • Jean Lapointe - Abonné 25 mai 2013 08 h 57

    Qu'est-ce qui vous empêche de faire des propositions Desjardins?

    A ce que je sache le projet de loi sur la «souveraineté alimentaire du gouvernement» n'est pas encore adopté et, à ce que je sache aussi, c'est que pour le gouvernement ce ne serait qu'un début étant donné que tout ne peut être fait en même temps.

    Le gouvernement de madame Marois est sûrement très conscient qu' il y a des limites à ce qui peut être fait tant et aussi longtemps que le Québec ne sera pas indépendant mais que ce n'est pas une raison pour ne rien faire.

    Alors qu'est-ce qui vous empêche de faire des propositions? Qu'est-ce qui vous dit que certaines d'entre elles ne seront pas retenues si possible?

    Ce qui m'indispose terriblement ce sont tous ces gens, dont certains journalistes, qui se pensent plus fins que tout le monde et qui critiquent tout ce que fait le gouvernement, ou presque, parce que ce qui est envisagé ne fait pas leur affaire.

    On dirait que ce qu'ils cherchent surtout c'est se faire valoir aux yeux de la population au lieu de faire des proposition susceptibles d' améliorer les projets de lois envisagés.

    Ne serait-il pas souhaitbale d'être un peu moins négatifs et un peu plus constructifs?

    Il me semble que ce serait plus agréable et plus productif que de lire en permamence toutes sortes de récriminations.

    La critique est importante et nécessaire pour ne pas dire indispensable mais il y a une différence à faire, il me semble, entre critiquer et être critiqueux, entre critiquer et dénigrer. Non?

    • Gaston Carmichael - Inscrit 25 mai 2013 16 h 31

      "Alors qu'est-ce qui vous empêche de faire des propositions? Qu'est-ce qui vous dit que certaines d'entre elles ne seront pas retenues si possible?"

      Malheureusement, il est un peu tard pour ce faire. On n'en est plus à l'étape de consultation, mais à l'étape de mise en oeuvre.

      Apparemment, il y a effectivement eu une consultation, mais à ce que je sache, je ne crois pas que c'était sous la forme d'une commission parlementaire permettant aux citoyens de s'exprimer.

  • Christian Fleitz - Inscrit 25 mai 2013 10 h 26

    Évidence...

    Il est évident qu'a priori aucun gouvernement sensé n’œuvrera contre la société dont ii la charge de la gouvernance. Cependant, si les décisions prises recherchent les meilleures solutions pour celle-ci, elles relèvent a priori de la qualité des analyses qui les justifient, tout en étant évidemment contraintes par les réalités. On peut s'interroger sur les éléments qui peuvent biaiser les résultats de ces analyses, au-delà du sérieux avec lequel elles sont conduites : d'abord, bien sur, l'idéologie qui anime la tendance au pouvoir -''à chacun sa vérité''-; ensuite, le courage politique qui consiste à résister à toute démagogie; enfin, à communiquer utilement et mettre en œuvre une éducation ''raisonnable'' bien que neutre.
    En démocratie, on ne peut reprocher à un gouvernement de suivre les idées forces qui l'ont conduite au pouvoir et à critiquer systématiquement son action relève d'une compulsion stérile paralysante pour la société.
    En matière alimentaire, tendre vers une indépendance alimentaire par productions internes est évidemment irréprochable pour autant que ces productions sont de qualité, sans aucune toxicité pour le consommateur et en respect de l'environnement. C'est une formule gagnant-gagnant qui assume les rétributions locale, permet une maitrise des contrôles de qualité, épargne l'environnement et réduit la trace polluante. En corollaire, cependant, il faut aussi assumer une communication efficace et une éducation permanente pour informer les avantages de cette production locale, pour expliquer des coûts légèrement plus chers : qualité gustative, innocuité des produits, diminution du coût énergétique, réduction de la pollution, développement d'activités agricoles internes et, enfin, redistribution des revenus au sein de la société. Ce ne sont donc pas les éléments qui manquent pour sortir de la règle du bon marché à tous prix qui finalement coûtent cher.

  • France Marcotte - Abonnée 25 mai 2013 14 h 39

    D'où vient cette obsession du plus bas prix?

    «Parce que tant que la population sera obsédée par le plus bas prix, on n’en sortira pas.»

    La population, la plèbe ignorante...

    Et on recherche le plus bas prix pour tout.

    Pour se vêtir, pour faire des rénovations, pour jardiner, pour pour pour...

    On achète un prix me dit quelqu'un, on nous vend un prix.

    Combien ça t'a coûté, c'est la première question qu'on pose. Tout se réduit à cet enjeu, tout est avalé dans ce dilemme.

    Si ça t'a coûté cher, c'est que tu t'es fait rouler, que tu n'es pas bien malin, que tu t'es fait niaiser.

    Cette obsession n'émane pas d'elle-même de la population. Elle y a été savamment...cultivée. Par qui?

  • Gaston Carmichael - Inscrit 25 mai 2013 17 h 00

    Nouvelle définition de "Produits Locaux"

    Je viens d'en entendre une bonne aux nouvelles de RDI. Jusqu'à date, la désignation "Local" signifiait "dans un rayon de 50 km du lieu de production".

    L'agence Canadienne d'Inspection des aliments vient de décréter que maintenant "Local" désignerait "dans la province de production, plus le premier 50 km des provinces adjacentes.

    Si vous achetez local parce que vous pensez que le produit n'a pas voyagé sur plusieurs centaines de km, vous risquez d'être décu.

    Cela s'inscrit bien dans la politique de libéralisation, et de déréglementation des marchés poursuivie par le gouvernement Harper.