Homme cherche femme, femme cherche homme

Alain Poissant a publié plusieurs livres dans les années 1980, et l’une de ses nouvelles a été couronnée par le prix littéraire de Radio-Canada.
Photo: François Pesant Le Devoir Alain Poissant a publié plusieurs livres dans les années 1980, et l’une de ses nouvelles a été couronnée par le prix littéraire de Radio-Canada.

Ce pourrait être l’histoire de deux esseulés, un homme, une femme, qui vivent sur deux planètes séparées. L’idée étant : vont-ils finir par se rencontrer et, si oui, la chimie va-t-elle opérer?

Ce pourrait être banal comme histoire. Stéréotypé. Avec une touche romantique, de l’eau de rose, des violons en sourdine. Mais rien de tout cela dans Le sort de Bonté III.


L’histoire d’amour, si elle existe, est à peine effleurée. Et encore : à la fin du roman seulement. C’est le parcours pour s’y rendre, alors qu’on n’a pas du tout l’impression d’être dans un roman d’amour, justement, qui est fascinant.


Ça commence dans une ferme : « Une ferme dans un rang, une ferme modèle comme le sont devenues les fermes du Québec à partir des années soixante. » C’est terre à terre. On est dans le train-train quotidien. Celui de Francis, 32 ans, qui vit seul dans sa ferme avec sa mère, à Napierville.


On le voit traire ses vaches, sans état d’âme mais avec minutie, soucieux du travail bien fait, comme il se doit. On le voit s’inquiéter devant l’une de ses vaches, Bonté III, qui à cinq ans, malgré les semences provenant du meilleur taureau reproducteur qui soit, s’avère stérile.


Que faire ? Vendre Bonté III au boucher ? « La faire abattre lui coûtait. Par sa mère et par son père, elle était issue d’une lignée de championnes. » Ainsi vont les pensées de Francis le fermier. Difficile de se faire une raison. « Le rendement laitier de Bonté III lui avait apporté beaucoup de fierté et la fierté d’un vacher était une denrée rare. »


Le sort de Bonté III en sera jeté, pourtant. Dès les premières pages du roman, on le sait. « C’est ça qui est ça », comme le dit Francis. Mais dans quelle sorte de roman sommes-nous tombés ?


Tandis que Francis continue à vaquer à ses occupations de fermier, sans se plaindre jamais, on mesure peu à peu l’étendue de sa solitude, lui qui n’a jamais dormi ailleurs que chez lui, n’a jamais voyagé : il a pris le relais de la ferme à la mort de son père, et c’est tout, c’est sa vie.


On le voit observer les premières outardes du printemps. « C’est quelque chose, vraiment quelque chose que d’aller d’un bout à l’autre des Amériques juste pour forniquer et ensuite élever une couvée. »


On le voit se poser des questions sans réponses alors que le ciel et la terre ne font qu’un, qu’il fume une cigarette après avoir lavé les tracteurs et la machinerie à la laveuse à pression, qui sèchent au soleil. « Comment l’air et les astres au fond du ciel étaient-ils devenus le royaume de Dieu ? »


On le verra aussi, au cours des semaines qui suivent, après s’être activé sans relâche au travail dans les champs, divaguer pour lui-même, tandis que la chaleur ondoiera à l’horizon. Il y aura un moment étrange où il apercevra des spectres. Puis un autre où il fera un discours devant ses concitoyens imaginaires.


Que se passe-t-il avec Francis ? Est-il en train de devenir fou ? se demandera-t-on, et se demandera-t-il lui-même… Il fera alors ce qui lui apparaît comme la seule chose possible à faire : composer une affiche, avec sa photo, ses mensurations : « Homme cherche femme ». Fin du premier chapitre.


On oublie maintenant Francis, son quotidien qui nous était devenu familier. On est à l’école primaire du village. Où un petit garçon manque à l’appel, depuis plusieurs jours. Un petit garçon qui bégaie, et dont la mère est très particulière. Quel rapport avec ce qui précède ? Pas si vite.


Les liens entre les événements ne sont pas abordés de front dans ce roman. Les liens entre les personnages non plus. Et il n’y a pas d’explications claires apportées aux gestes posés, aux différents comportements de chacun. C’est comme ça, voilà tout.


Pourquoi Graziella, une jeune caissière dans une banque de la grande ville, après avoir monté en grade et intégré le service des prêts aux entreprises, a-t-elle décidé de quitter sans crier gare son emploi, son condo tout équipé, sa petite routine rassurante ? Pourquoi a-t-elle abouti comme une sans-abri sur un banc de Napierville, le village où elle a grandi ? Et qu’est-ce qui lui a pris de s’acoquiner avec le don juan du village ?


La voici maintenant mère célibataire d’un garçon de bientôt dix ans qui bégaie. La voici peintre en bâtiment sans emploi. Comment dans cette situation assurer une vie décente à son enfant ?


Pauvre Graziella, serait-on tenté de dire. Aucun misérabilisme ici, pourtant, dans la façon de raconter. Pas d’apitoiement. Jamais de surenchère en fait, d’effusions de sentiments. Même quand Graziella découvre l’affiche « Homme cherche femme » sur un poteau du village, qu’elle se l’approprie, se décide à appeler… car, n’est-ce pas, femme cherche homme, aussi, de son côté : « le monde était grand, mystérieux, être seul, cela ne se pouvait pas ».


Même quand l’histoire d’amour pourrait être sur le point d’éclore, on est dans la retenue. Mais s’agit-il vraiment d’une histoire d’amour ? Qu’est-ce qui fait que deux êtres tout à coup peuvent envisager un avenir commun ? Qu’est-ce qui les attire vraiment l’un vers l’autre, qu’est-ce qui les motive ?


D’autres questions fusent en cours de route. Sur la vie, la mort. Le sens de la lignée. Le besoin de se sentir utile, valorisé. Plusieurs réflexions aussi. Sur les villages qui se vident de leur jeunesse. Sur les nouveaux développements immobiliers qui défigurent les villages d’antan. Sur la course effrénée à l’argent, la déshumanisation grandissante, le manque de solidarité.


Tout cela sans avoir l’air d’y toucher. L’essentiel se passe entre les lignes dans Le sort de Bonté III. C’est pudique, contenu, elliptique. Tout se joue dans ce faux détachement, cette distance apparente par rapport au sort des personnages.


Mais derrière la simplicité affichée, une majestuosité de l’écriture opère en douce. Là se situe l’originalité de l’auteur, Alain Poissant, qui a publié plusieurs livres dans les années 1980, est réapparu au milieu des années 2000 avec une nouvelle couronnée par le prix littéraire de Radio-Canada et a signé il y a trois ans un roman intitulé Heureux qui comme Ulysse.


Le sort de Bonté III étonne. Des scènes réalistes, concrètes, au ras des pâquerettes. Mais aussi un aspect quelque peu fantaisiste, de l’étrangeté parfois. De la légèreté. Des clins d’oeil ici et là. En moins d’une petite centaine de pages et neuf courts chapitres, c’est un univers en soi qui prend forme dans un style unique.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.