Perspectives - Réalité perdue

Toujours plus dénoncée, toujours plus haute. Alors que le travailleur moyen peine à protéger son pouvoir d’achat, le haut dirigeant a vu sa rémunération atteindre de nouveaux records en 2012. L’écart entre le revenu de l’un et de l’autre atteignait les 243 pour 1!

La flambée des cours boursiers aidant, les chefs de direction ont vu leur rémunération atteindre de nouveaux sommets historiques en 2012. Et dire que l’envolée boursière a peu à voir avec l’économie fondamentale, plutôt anémique, et tout à voir avec cet assouplissement monétaire exceptionnel d’après-crise !


Selon une compilation effectuée par l’Associated Press (AP) à partir de données venant d’entreprises composant l’indice américain S P 500, la rémunération type du chef de direction d’une entreprise grand public s’est chiffrée à 9,7 millions en 2012, en hausse de 6,5 % sur an. En fait, sa rémunération médiane a frôlé les 10 millions, en augmentation pour une troisième année consécutive. Pour sa part, le travailleur américain moyen a vu sa rémunération médiane atteindre les 39 900 $ l’an dernier, un gain d’à peine 1,6 %, soit une hausse insuffisante pour protéger son pouvoir d’achat contre l’inflation. L’écart entre l’un et l’autre atteignait les 243 pour 1.


Les hauts dirigeants américains ont vu leur rémunération baisser en 2008-2009, durant la Grande Récession. Elle a bondi depuis de 24 % en 2010, de 6 % en 2011, et de 6,5 % l’an dernier, selon l’analyse d’AP. Auparavant, soit de 1998 à 2008, année de la crise financière, le salaire des hauts dirigeants avait progressé de 70 % en tenant compte de l’inflation, alors que les travailleurs avaient encaissé un recul net de 6 % sur cet horizon de dix ans.


Avant la crise, les options d’achat octroyées étaient la cible de toutes les dénonciations. Les conseils d’administration ont apporté des modifications depuis, favorisant l’octroi direct d’actions. L’an dernier seulement, les compensations offertes sous forme d’actions ont crû de 17 %, alors que celles sous forme d’options ont diminué de 16 %. Or, avec la flambée des cours boursiers, prévisibles après les creux atteints au plus fort de la crise, cette modification apportée dans la composition de la rémunération des hauts dirigeants est on ne peut plus opportuniste. Quant au mérite, il appert que ce retour des indices boursiers à leur sommet historique s’appuie, pour l’essentiel, sur un assouplissement monétaire exceptionnel, sur une injection de liquidités sans précédent dans le système financier visant à atténuer l’absence de croissance digne de ce nom. L’indice S P 500 de la Bourse de New York a affiché un gain de 13,4 % en 2012.


Et toujours les mêmes objections : cette rémunération est trop élevée et sa composante variable incite à ne viser que les résultats de très court terme. Un actionnaire activiste a déjà ajouté : « Lorsque tu gagnes 10 millions par année, tu perds le sens de la réalité. » Il fallait voir cette récente levée de boucliers des investisseurs institutionnels, Caisse de dépôt en tête, s’opposant à la prime d’embauche de 11,9 millions versée au coprésident du conseil de Barrick Gold pour proclamer l’atteinte de la démesure. Et constater que le vote des actionnaires minoritaires sur la rémunération n’est finalement que consultatif.

 

Bref intermède


La crise de 2008 n’a donc été qu’un bref intermède. De 1996 à 2008, aux États-Unis, la rémunération des hauts dirigeants des entreprises composant le S P 500 est passée de 40 à 411 fois celle du travailleur moyen à temps plein. Et ce n’est pas qu’une histoire américaine. Le Centre canadien de politiques alternatives avait déjà calculé que dans l’intervalle, le ratio de la rémunération de la haute direction des 100 plus grandes entreprises canadiennes inscrites en Bourse est passé de 24 à 259 fois celle du travailleur moyen.


Selon un échantillon plus large proposé dans une étude de l’Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées, le rapport entre les dirigeants canadiens et le salaire moyen du secteur privé est passé de 60 à 150 fois de 1998 à 2010. S’est ajoutée une élimination de l’écart avec les Américains. Ainsi, la rémunération des chefs de la direction des grandes sociétés canadiennes a connu une augmentation « remarquable » entre 1998 et 2010, pour atteindre la parité virtuelle entre Canadiens et Américains.


Faible consolation, le creusement des inégalités frappe même parmi cette élite. Ainsi, toujours selon l’analyse d’AP, 60 % des chefs de direction ont bénéficié d’une hausse de leur rémunération en 2012, alors que 37 % ont subi une baisse.

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1 commentaire
  • Christian Fleitz - Inscrit 23 mai 2013 10 h 34

    Logique...

    Le néo-libéralisme n'a pas pour but de satisfaire les besoins de l'individu, mais d'enrichir exponentiellement les possédants par une économie qui n'a plus comme objectif les productions destinées au mieux vivre et à la protection de l'homme, mais à l'accroissement des dividendes des actionnaires. Dans cette vision, le bonheur et le confort ne sont envisagés que dans cette dynamique de profits maxima et la communication, dominée par le monde des entreprises, participent à cette noria infernale. On n'achète plus une maison pour bien y vivre, mais pour faire un profit juteux à la revente, on n'acquiert plus un ensemble de jardin pour son confort, mais pour épater les voisins,... Observez les publicités, elles sont faites par des manipulateurs habiles qui témoignent des intérêts du moment et des dispositions d'esprit à inculquer pour favoriser ces derniers.