Les seins d’Angelina

Tout semble avoir été dit sur l’ablation des seins d’Angelina Jolie. On a parlé de son courage, de son altruisme, de son amour pour ses enfants et même de son geste « biblique ». D’autres, au contraire, lui ont reproché sa peur, sa négativité, son radicalisme et le mauvais exemple qu’elle donnait aux femmes qui, sans avoir les mêmes moyens ou le même diagnostic, seront tentées de faire comme elle.


Mais une chose n’a pas encore été mentionnée : le rôle de la chirurgie plastique dans sa décision. Peut-on s’imaginer une femme, dont le gagne-pain est directement proportionnel aux courbes harmonieuses de son corps, choisissant (sans y être forcée) une telle mutilation ? Ce choix est-il même envisageable sans la garantie d’en sortir plus ou moins indemne ? Sans la magie du bistouri ?


Je suis convaincue qu’Angelina n’aurait pas posé ce geste « préventif » sans non seulement la certitude de retrouver sa poitrine, mais tout aussi important, sans être déjà passée par là. Le ton quasi clinique de sa lettre, l’absence d’émotion, la description factuelle des événements, tous très étonnants dans les circonstances, s’expliquent par le fait que l’horreur de se faire amputer les deux seins est quelque peu banalisée quand on connaît déjà la procédure : salle d’op, anesthésie, réveil comateux, bandages, enflures, bleus, regards obliques…


Angelina Jolie n’a jamais admis publiquement avoir subi des chirurgies esthétiques, mais les photos d’elle des 15-20 dernières années sont, disons, assez éloquentes à ce sujet. Elle a simplement reconnu que ce type de procédure pouvait aider « à se sentir mieux dans sa peau ». Je ne la juge pas. Que la femme qui n’a jamais songé à « aider la nature », comme disent les médecins plasticiens, morts de rire par les temps qui courent, lève la main. Du temps que je faisais de la télé, j’ai moi-même subi un tel coup de pouce.


J’en parle parce que c’est la dernière chose, justement, que les femmes admettent.


Au-delà des améliorations cosmétiques des unes et des autres, il est peut-être temps qu’on réfléchisse au coût de telles opérations pour la condition féminine en général.


Psychiquement, socialement et politiquement, il y a un prix à payer.


Comment expliquer le silence qui entoure la chirurgie plastique (au féminin) si ce n’est par l’immense culpabilité qui s’y rattache ? Aider la nature, pour reprendre l’euphémisme, c’est non seulement tricher un peu, c’est revenir en arrière, aux bons vieux stéréotypes féminins. Si nous ne sommes plus dans le « sois belle et tais-toi », la tyrannie du paraître est plus redoutable que jamais. La valeur des femmes, en d’autres mots, est encore rattachée à une dimension esthétique qui épargne généralement les hommes.


Je me souviens d’une animatrice de nouvelles qui, au début des années 80, a été congédiée de la télé de Radio-Canada parce que « trop vieille ». Elle avait 40 ans. Les féministes (dont j’étais) avaient créé un tollé. À la fin des années 80, j’ai moi-même été congédiée de l’émission Beau et chaud à Télé-Québec à cause de « veines dans le cou ». C’est la raison qu’on m’avait donnée. Je ne me souviens pas d’avoir créé un tollé. À l’autre bout de ce spectre, on a Barbara Walters, 83 ans, qui - au prix de combien de facelifts ? - s’est maintenue à l’écran jusqu’à ce jour. À quel moment a-t-on cessé de se plaindre de ce « deux poids deux mesures » pour, mine de rien, se mettre en ligne pour nos injections de Botox ?


Comprenez-moi bien. Je ne pense pas qu’il faille déclarer la guerre aux critères esthétiques. Il nous en faut, du beau, et les femmes en seront toujours les premières instigatrices. Seulement, se payer une chirurgie plastique n’est ni un geste gratuit ni purement individuel. Plus des femmes vont y recourir, plus elles condamneront les femmes collectivement à être mesurées à cet étalon. De la même façon, plus des hommes vont changer de compagne pour un « modèle plus récent » - une mode à peu près aussi répandue aujourd’hui que la chirurgie plastique -, plus ils acculeront les femmes à leur valeur corporelle, et les femmes plus vieilles, à la solitude.


Le cancer du sein est un véritable fléau pour les femmes aujourd’hui. Mais peut-être est-il temps d’aborder un fléau bien plus répandu : la plastification galopante de la moitié de l’humanité.


 
10 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 22 mai 2013 08 h 04

    Le droit à la laideur

    Quelque chose qui serait vraiment original comme truc pour se faire remarquer, devenir célèbre rapidement et qu'aucune femme pourtant ne tente: afficher de la laideur, cultiver sa laideur, effrontément l'exhiber.

    Pourtant la laideur est multiforme et suit une pente souvent bien plus naturelle que la beauté qu'il faut constamment réanimer par tous les moyens.

    On veut se singulariser mais pas à ce point. Se singulariser avec une enveloppe standard, du courage facile quoi, ça, ça va.

    Pourtant, combien rafraîchissantes et libératrices étaient les sorties de Clémence Desrochers sur la ménaupause, les grimaces et rictus des humoristes femmes, les allures débraillées de mère indigne. Libératrices mais bien encadrées.

    Mais pour l'instant, le droit d'afficher ses laideurs s'accompagnent encore d'une affinité prononcée avec la solitude...et de la sécurité d'emploi avec fonds de pension bien garni.

    • France Marcotte - Abonnée 22 mai 2013 08 h 26

      ...s'accompagne.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 mai 2013 08 h 51

    Pire que je pensais

    Je ne réalisais pas à quel point même une femme libérée comme Madame Pelletier a pu acquérir un tel défaitisme, un tel complexe d'infériorité féminin. Elle semble prendre pour acquis que n'importe quel mec plus tout à fait jeune peut "changer de compagne pour un « modèle plus récent » - une mode à peu près aussi répandue aujourd’hui que la chirurgie plastique ...". Si certains hommes vieillissants le peuvent c'est que, ou bien ils ont un charme fou, ou bien ils ont du fric et les "modèles plus récents" en question se sont laissé acheter! Contrairement au milieu des vedettes où la chroniqueuse a frayé, la moyenne des hommes sont des gars ordinaires sans être laids, plus ou moins riches ou intelligents, avec des compagnes tout aussi ordinaires mais pas laides et plus ou moins riches et intelligentes. ET la plupart des couples qui cassent le font à cause de bien d'autres raisons que les rides du cou ou les seins tombant.

    • France Marcotte - Abonnée 22 mai 2013 09 h 13

      Vous oubliez les fantasmes de plusieurs, qui font parfois aussi mal que la réalité consommée.

  • Yvon Bureau - Abonné 22 mai 2013 09 h 04

    Sainte nouvelle

    Sainte Plasti ! ou Sainte Plastifi.

  • Solange Bolduc - Inscrite 22 mai 2013 10 h 39

    La beauté, c'est bien relatif, et cela dépend pour qui ?

    Dans les années '80' j'ai fait une recherche sur les monstres imaginaires et biologiques, de l'antiquité à nos jours. J'ai lu un très bon livre : "Fascination de la laideur", de Madeleine Gagnebin, professeur d'Esthétique à Lauzanne. Elle reprend l'idée du Beau chez Platon (Le Banquet) et quelques légendes grecques, ainsi que l'esthéthique du laid et du beau au moyen âge avec Hugues de Saint-Victor, démontrant ainsi comment on a occulté durant des siècles l'idée de la belle laideur telle qu'on la retrouve chez Rodin ("La belle Heaulnière, ou La Vieille en regrettant le temps de sa jeunesse" de Villon), Bosch, Goya, etc.

    Son trajet intellectuel démontre à quel point on a sublimé la beauté (la jeunesse) pour renier complètement des faits de nature, jusqu'à les rejeter comme des rebuts (dixit Beauvoir), les ravallant au rang de monstres inférieurs, contrairement aux monstres de cinéma ou de télévision d'aujourd'hui.

    Deux anecdotes: Fascinée par cette étude sur les monstres, j'en parlais avec passion. Un homme me dit :"Comment une femme aussi jolie peut-elle s'intéresser aux monstres ? Puis, à Paris, me promenant avec un français, nous passons devant un café où était assis un Québécois que je connaissais. Je vais le saluer, et il me dit : Mais comment peux-tu être avec un homme aussi laid ? Moi je le trouvais beau, surtout gentil, sensible et très cultivé ! J'avais 28 ans.

    Tout cela pour dire que la beauté, c'est bien relatif, et cela dépend pour qui ?

    Dans la vie intime, le comportement d'un individu prend une place plus importance que la beauté physique. On se fatigue des gens beaux qui ne s'attardent qu'au paraître, alors que la "belle laideur" d'où se dégage une intelligence sensible, une belle culture, nous émeut ou nourrit en permanence, en profondeur !

    Ce qui ne nous empêche d'aimer plaire avec ce qu'on a, ce qu'on est, en tentant de se maintenir en forme physique et intellectuelle! Là est le secret de vieillir en beauté, même avec nos rides !

  • Denis Marseille - Inscrit 22 mai 2013 12 h 30

    Et les hommes eux!

    Pensez-vous que les hommes échappent à cette tendance? Que dit-on sur les chauves, les gros, les frêles, les ''porteux de barnick'', bref, ceux qui ne sont pas considérés par cette mode de jeunesse incarné et désincarné.

    Regardez ces jeunes qui cultivent leurs ''six packs'' et des pectoraux de statue grecque. Ce n'est pas la société, mais toute cette industrie médiatique qui cultive ce mythe de jeunesse consumériste à outrance.

    Il appartient à chacun de ne pas tomber dans ce piège. On vieillit tous. Alors mieux vaut le faire en beauté.

    • Solange Bolduc - Inscrite 22 mai 2013 15 h 25

      Vous écrivez: "Regardez ces jeunes qui cultivent leurs ''six packs'' et des pectoraux de statue grecque." Oui, des pectoraux que plusieurs rasent pour avoir l'air encore plus d'une statue ou statique (sans odeur ou sans reproche ) à l'image de l'éphèbe.

      Où est le beauté masculine pour ces jeunes ? On semble vibrer davantage à la sexualité exacerbée qu'à la sensualité ou sensorialité et à l'intelligence sensible ! La jeunesse vrombit sa puissance phallique ne supportant pas de voir arriver la vieillesse ou disparaître sa jeunesse : vision outrancière de l'éphémérité du temps qu'on refuse d'envisager ! La beauté, c'est la jeunesse !

      C''est pas d'aujourd'hui, mais la télévision ou le cinéma en a accentué le phénomène !