Coûteuse caution

Ottawa — Les conservateurs sont adeptes d’une justice musclée et punitive, mais ils n’en sont pas moins capables de clémence. Envers les leurs, bien sûr.


La saga du sénateur Mike Duffy en offre une nouvelle démonstration. Qu’il ait quitté le caucus conservateur jeudi soir pour siéger comme indépendant ne résout en rien les questions qu’on se pose sur le sens éthique de ce gouvernement.


Car avant l’affaire Duffy, il y a eu les affaires Peter Penashue, Bev Oda, Peter MacKay et j’en passe. Chaque fois, le gouvernement a pris leur défense et refusé de condamner des gestes contraires à l’éthique, à la loi électorale ou encore aux lignes directrices en matière de dépenses ministérielles.


Mercredi, il défendait toujours M. Duffy. La semaine précédente, il le louangeait. Le leader parlementaire conservateur Peter Van Loan a même déclaré aux Communes que le sénateur avait « fait preuve de leadership » en remboursant sans attendre les allocations de résidence qu’il avait réclamées sans y avoir droit.


Le premier ministre Stephen Harper prétextait l’erreur de bonne foi, les règles concernant les résidences principale et secondaire des sénateurs n’étant pas claires. (Certains sénateurs, qui doivent revoir des lois complexes, seraient donc incapables de faire la différence entre les deux types de résidence ? Que font-ils au Sénat alors ?)


Si Mike Duffy a remboursé 90 172,24 $ au Sénat, ce n’est pas pour rien. C’est parce qu’il a floué, ni plus ni moins, les contribuables. Ce geste, en soi, aurait dû lui valoir une sanction immédiate de son parti ou de son chef, remboursement ou pas.

 

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Mais voilà, ce gouvernement, qui se prétend grand défenseur des fonds publics, de l’éthique et de la transparence, n’a pas seulement pris la défense de son as des collectes de fonds, il a cherché à lui trouver une porte de sortie. Et ce n’est nul autre que le chef de cabinet du premier ministre, Nigel Wright, qui est venu à la rescousse, révélait le réseau CTV mardi.


Le bureau du premier ministre a confirmé par la suite que M. Wright, riche homme d’affaires en congé sans solde de la firme Onex et vieil ami de Mike Duffy, a DONNÉ au sénateur les 90 000 $ dont il avait besoin. On présentait la chose comme un geste quasiment altruiste et désintéressé. (M. Duffy, de son côté, a dit qu’il avait contracté un prêt pour la même somme.)


L’implication de Nigel Wright est problématique. On parle du bras droit du premier ministre. Quand on occupe une fonction aussi stratégique, on établit des pare-feu solides entre ses fonctions professionnelles et ses affaires personnelles.


Et quoi qu’en dise le bureau du premier ministre, M. Wright n’a pas fait qu’aider un ami. Il a offert au gouvernement une façon de sauver la face et, au sénateur, un prétexte pour refuser de coopérer avec la firme Deloitte, appelée en renfort par le Sénat pour faire la lumière sur les réclamations prétendument injustifiées de trois sénateurs.


Contrairement à M. Duffy, les deux sénateurs indépendants Mac Harb (anciennement libéral) et Patrick Brazeau (anciennement conservateur) ont mis cartes sur table, bien qu’ils contestent les remboursements qu’on exige d’eux.

 

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L’histoire du prêt bancaire et de nouvelles allégations de réclamations faites en campagne électorale ont donné au gouvernement une excuse pour lâcher M. Duffy jeudi et pour ainsi prendre ses distances d’une affaire qui commençait à s’approcher de trop près du premier ministre. Et on peut s’attendre à ce que le gouvernement coupe les cheveux en quatre pour protéger M. Wright. Malgré tout, la commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mary Dawson, se penche sur son cas.


Les conservateurs se retrouvent dans l’eau chaude parce qu’ils ont, encore une fois, opté pour l’esquive, le secret, l’obstruction et le déni, avec l’espoir d’avoir leurs critiques et opposants à l’usure.


Peter Penashue a reçu des contributions d’entreprises, ce qui est illégal, et a dépassé la limite de dépenses permises lors des élections de 2011. Le gouvernement ne lui a fait aucun reproche. Il l’a plutôt choisi comme candidat pour défendre les couleurs conservatrices lors de l’élection partielle de lundi dernier dans Labrador. Avec le résultat que l’on sait.


Ministre du Développement international, Bev Oda a reconnu avoir menti aux Communes. Elle est restée ministre, a été réélue aux élections de 2011 et est restée au cabinet. Tony Clement a utilisé dans sa circonscription 50 millions d’un fonds pour les infrastructures frontalières. Le premier ministre l’a promu à la tête du Conseil du trésor. Le ministre de la Défense, Peter MacKay, a utilisé un hélicoptère de sauvetage pour quitter un camp de pêche ; il n’a même pas eu droit à une tape sur les doigts.


Les conservateurs invoquent toujours le respect des victimes pour justifier les sentences sévères inscrites dans leurs projets de loi. Dans le cas de MM. Duffy, Penashue et consorts, les victimes sont faciles à trouver. Ce sont les contribuables qui ont un moyen efficace de se faire respecter : exercer leur droit de vote. Comme l’ont fait les Labradoriens lundi dernier. Les conservateurs, qui ont mordu la poussière, auraient intérêt à s’en souvenir.

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