Denis le Magnifique

L’arrivée en politique municipale de Denis Coderre est parfaite.Un ratage impeccable. Un capotage fascinant.


L’autre jour, j’ai entendu un critique à la radio (était-ce Georges Privest ?) dire de Gatsby le Magnifique de Baz Luhrmann qu’il ressemble au déraillement d’un train rempli de champagne : aussi terrible que soit l’accident, on ne peut pas détourner le regard. C’est juste trop spectaculaire. La métaphore convient tout aussi bien aux premières heures de la campagne de Kid Coderre à la mairie de Montréal. Le glam et le champagne en moins.


Depuis jeudi, donc, je regarde le politicien s’échouer comme le Louis-Jolliet au large de l’île d’Orléans et je suis mort de rire. Mais en même temps, d’inquiétude…


Et s’il était élu ?


La longue attente n’aura peut-être pas bien servi le député de Bourassa et il n’aura sûrement pas profité du lancement qu’il souhaitait. Un peu comme si le spectacle qu’il affectionne tant s’était (enfin !) retourné contre lui, la réalité lui mettant ses doigts poisseux sous le nez.


Mais si, jusqu’ici, on a bien rigolé, je serais surpris de le voir vaciller pour si peu.


Il y a cette sorte de conviction inébranlable chez l’homme. Un stoïcisme de samouraï devant l’adversité. Un calme minéral lorsque rien ne va. Même dans la colère, il paraît détaché. Rien ne semble troubler celui qui rêve de jouer les chefs d’orchestre de la métropole. Ni les manifestants cagoulés ni même le ridicule dont il se couvre lui-même en se répandant dans les médias.


L’homme est fait de granit.


Les mauvaises langues disent que c’est une coquille très dure, mais qu’à l’intérieur, c’est le vide sidéral.


Je doute que ce soit le cas. En fait, je suis totalement convaincu que celui qui vient de passer les derniers mois à jouer à l’agace-candidat à la mairie de Montréal en a, des idées. Seulement, elles ne valent peut-être pas la peine qu’on les entende.


Pas que celles-ci soient mauvaises. Seulement, Coderre pratique une politique simple, de surface. Il connaît son public cible.


Qu’il adopte Twitter avec un tel empressement n’a d’ailleurs rien d’étonnant : 140 caractères, c’est amplement suffisant si on s’exprime par slogans. Répétés assez souvent, ils finissent presque par avoir l’air d’idées. Alors, à quoi bon en avoir des vraies ?


Coderre s’est fait élire à répétition au fédéral parce qu’il a saisi depuis longtemps qu’il pouvait survivre en politique grâce à une rigoureuse et massive campagne de marketing par le divertissement.


Celle-ci ne connaît ni le bon goût ni la pudeur. Les talk-shows en tous genres, les tête-à-tête radiophoniques, les galas d’humour et les réseaux sociaux érigés en tribune de la flagornerie relèvent du plus implacable plan d’affichage de soi.


C’est aussi, disions-nous, le plus simple. Être vu. En serrant des mains à la porte des centres commerciaux ou en inondant le Web. Faire entendre son nom pour qu’il brille dans le lot, sur le bulletin de vote au matin du grand soir.


Ce genre de piste que l’on balise à intervalles réguliers à l’aide de petites miettes de soi permet d’exister en permanence dans la conscience des autres. Elle peut mener au bûcher qu’alimente sa propre vanité.


Ou alors au triomphe.


Et c’est ainsi que Montréal va élire Denis Coderre pour trois raisons.


Parce qu’à force de l’avoir entendu en boucle, ceux qui votent sur le pilote automatique verront son nom briller sur le papier. Parce qu’il va proposer du leadership, du changement, de l’intégrité. Des concepts flous, mais particulièrement vertueux en cette ère particulièrement honteuse.


Et enfin, c’est le plus drôle : Montréal va élire Coderre parce qu’elle croit tenir son Régis Labeaume. Le problème, c’est qu’on n’en sait rien.


Tout ce qu’on sait, en fait, c’est qu’il en a les défauts. Puéril, têtu, impulsif. Mais Régis Labeaume a aussi des projets. On peut les trouver discutables, mais ils sont là, indéniables. On peut lui reprocher le style inutilement bagarreur avec lequel il les impose, sa manière de confondre transparence et spectacle, intégrité et indécence. Mais on sait où il va.


Coderre ? Le fardeau de la preuve lui revient.


Imaginez si, au lendemain de son élection, vous vous rendiez compte qu’il lui manque ce truc qui ne s’invente pas et qui fait qu’on ne peut pas totalement détester Régis Labeaume, parce qu’il y a chez lui cette véritable passion pour sa ville. Je veux dire : autrement que dans le fait qu’elle lui appartient.


Je ne dis pas que c’est le cas. Mais imaginez : tous les défauts de Labeaume, sans les qualités.


L’horreur. L’horreur.

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