Sur les traces de Martin Luther King

Motel Lorraine est le deuxième roman de l’auteure Brigitte Pilote.
Photo: François Pesant Le Devoir Motel Lorraine est le deuxième roman de l’auteure Brigitte Pilote.

Motel Lorraine : le titre du deuxième roman de Brigitte Pilote fait référence à l’assassinat de Martin Luther King. C’est sur le balcon de ce motel de Memphis, Tennessee, que le leader noir a été atteint d’une balle mortelle, le 4 avril 1968.

Neuf ans plus tard, une femme et ses deux filles venues de Montréal aboutissent au Motel Lorraine. En plein Carnaval du coton, elles se voient attribuer la seule chambre disponible : la 306. Celle où personne d’autre n’oserait loger. C’est la chambre maudite qu’occupait le soir de sa mort Martin Luther King, alors de passage à Memphis pour appuyer la grève des éboueurs noirs de Memphis.


La figure de Martin Luther King, son combat non violent pour les droits civiques et sa mort tragique servent de miroir réfléchissant aux événements relatés dans Motel Lorraine, où les personnages sont pour la plupart des Noirs. Qu’est-il advenu de ceux qui ont connu la ségrégation avant King et qui croyaient en lui ? Comment ont-ils vécu la disparition du grand homme, comment ont-ils fait face au racisme ensuite ? Comment ont-ils réussi à se tailler une place, ou non, dans la société ? Et jusqu’à quel point le fait d’avoir la peau plus ou moins foncée joue encore dans la perception que les autres ont d’eux et qu’ils ont d’eux-mêmes ?


Chaque fois, nous pénétrons dans les pensées de chacun, qu’il s’agisse du propriétaire du motel, de la femme de chambre de l’endroit, du pasteur du coin, de la chef de chorale, d’un repris de justice devenu photographe, etc. Mais surtout, nous suivons pas à pas la mère et ses deux filles venues de Montréal, qui constituent le pivot de l’histoire. Astucieux procédé : c’est par elles, en fait, que nous pénétrons dans la communauté tissée serré de Memphis et que nous établissons les liens qui les unissent.


La mère, Sonia, de souche irlandaise, est obèse et souffre de diabète. Elle gagne (mal) sa vie comme voyante. L’aînée, Louisiane, à la peau chocolat au lait, est une adolescente rebelle et anorexique. Terrée chez un photographe, elle rêve d’être mannequin. Quant à la plus jeune, Georgia, 11 ans, à la peau claire et au corps rebondi, elle fait partie de la chorale d’enfants et se voit devenir un jour une grande chanteuse.


On n’apprendra que plus tard comment, dans quelles circonstances, Sonia est devenue mère. Et pourquoi elle a quitté Montréal. En soi, cette partie-là de l’histoire, rocambolesque, nous en met plein la vue. Ce n’est qu’un début.


L’essentiel de l’action se passe un an après l’arrivée de Sonia et de ses deux filles à Memphis. L’année 1978 sert en effet de catalyseur non seulement pour elles trois, mais pour l’ensemble des personnages du roman. Plus précisément, les préparatifs entourant cette année-là le Carnaval du coton vont connaître de grands dérangements.


Morts subites, accidents, actes de trahison… que de bouleversements en même temps. Que de coïncidences. N’en jetez plus, la coupe est pleine, a-t-on envie de s’écrier. Comme si l’auteure n’avait pas su s’arrêter.


Jusque-là, on était pourtant gagnés. On appréciait les chapitres courts, le rythme soutenu, la structure solide du roman. Et les révélations éclairantes sur chacun des personnages au passage. Tout cela coulait.


On était là, tout à fait, à Memphis, dix ans après la mort de Martin Luther King. On y croyait, vraiment, à cette histoire marquée par l’injustice, le racisme, le fossé entre riches et pauvres.


Simple question de dosage ? On en vient à trop sentir les ficelles derrière. Les choses tombent en place de façon calculée, on se sent quelque peu manipulés.


Et puis il y a, à la fin, deux ajouts qui nous transportent plusieurs années plus tard. L’idée semblait bonne au départ, mais dans les deux cas, on est loin d’être convaincus.


Il y a d’abord, en 1982, l’apparition d’un personnage inattendu. Son rôle dans l’histoire nous semble quelque peu tiré par les cheveux. On a l’impression de s’enliser dans une intrigue à la limite du vraisemblable.


On se retrouve ensuite en l’an 2000. On se réjouit de retrouver les véritables héroïnes de l’histoire, Louisiane et Georgia ; on a vraiment envie de savoir ce qu’elles sont devenues. Mais le récit demeure à la surface des choses, il manque de chair sur l’os. Ça tombe à plat. Tant qu’à être sur la piste, on aurait bien aimé en savoir plus sur le parcours de chacune, sur celui de l’aînée en particulier.


Bref, des déceptions en cours de route. À partir du dernier quart du roman, surtout. Mais des réussites aussi. On retiendra la force des personnages, qui nous apparaissent dans toute leur complexité, alors qu’on entre tour à tour dans la peau de chacun. On retiendra aussi la force d’évocation. La description physique, minutieuse des lieux. Et cette façon qu’a l’auteure de faire s’entremêler les époques, de faire s’entremêler réalité historique et fiction, surtout.


On ne passera certainement pas à côté du prochain roman de Brigitte Pilote.