Perspectives - Inégalités pour tous

La crise a creusé les inégalités ; l’austérité les a cristallisées. Toute cette détention de la richesse entre des mains toujours moins nombreuses vient confirmer cette rupture entre la population et ses institutions, économiques mais surtout politiques. Et elle nous fait mieux comprendre le cynisme qui s’ensuit.


La zone euro est officiellement engagée dans la plus longue phase de contraction économique de son histoire. Et l’Union européenne, championne de l’austérité et du chômage, est officiellement en récession. Cette conjoncture économique sert de toile de fond à ces inégalités de revenu, qui ne se sont jamais creusées aussi rapidement que depuis la crise de 2008. Elle explique que l’austérité et ses réformes imposant une cure minceur aux programmes sociaux font que la richesse collective n’a jamais été aussi concentrée. Pour que le Fonds monétaire international s’en alarme aujourd’hui, pour que le FMI proclame désormais l’échec du néolibéralisme, on doit comprendre que, sans changement de cap ou de cible, un point de non-retour pourrait être franchi.


Dans son discours de mercredi, la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, a été particulièrement critique à l’endroit des politiques empruntant au néolibéralisme qui, en 20 ans, ont engendré une aggravation des inégalités de revenu. Elle a pointé notamment en direction du Canada, de la Grande-Bretagne ou encore des États-Unis pour avancer que l’impact des politiques budgétaires sur les inégalités s’est fortement réduit depuis 2000. Aux États-Unis seulement, 1 % de la population perçoit 18 % des revenus totaux, contre 8 % il y a 20 ans. À l’échelle planétaire, 0,5 % de la population accapare 35 % de la richesse.


La veille, l’Organisation de coopération et de développement économiques indiquait que les inégalités de revenus bruts dans les pays membres se sont davantage accrues entre 2008 et la fin de 2010 qu’au cours des 12 années précédentes. Cet écart, exacerbé avec la crise et allant en grandissant depuis, consacre l’échec d’un néolibéralisme que nombre de gouvernements s’entêtent pourtant à perpétuer. Christine Lagarde a attribué le creusement de ce fossé à tous ces pays ayant adopté des réformes consistant à réduire la générosité des aides sociales et à faire baisser les taux d’imposition sur les revenus, notamment sur les tranches supérieures. Se faisant aujourd’hui l’apôtre d’une croissance économique d’abord stable, puis redistributive de manière plus équitable, la directrice générale du FMI voit dans la réduction des exemptions d’impôt et dans la lutte contre l’évasion fiscale, notamment pratiquée par les entreprises, une source de revenus plus importante et plus stable pour les gouvernements.

 

Dépression


Cette obstination à persister dans la voie de l’austérité sans croissance se traduit désormais par une épidémie récessionnaire se propageant à l’ensemble de l’Europe, produisant un nombre record de chômeurs et un endettement public sans précédent. Cette morosité sociale qui commence à prendre des allures jamais vues depuis la Grande Dépression des années 1930 s’inscrit, faut-il le rappeler, dans un environnement d’assouplissement monétaire plutôt exceptionnel, dont la durée se veut également déstabilisatrice. Et alors que la stratégie de rapatriement de toutes ces liquidités n’a pas encore été mise à l’épreuve.


Surtout, ce choix politique de l’austérité repose sur de fausses prémisses économiques. En début d’année, l’économiste en chef du FMI reconnaissait que les paramètres retenus dans le modèle appliqué ont largement sous-estimé l’impact négatif des politiques d’austérité budgétaire. Une petite erreur économétrique qui, comme il est permis de le craindre sur le Vieux Continent, pourrait transformer une récession en dépression.


Puis cette semaine, les célèbres économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff publiaient une correction à leur étude établissant un lien mathématique entre la croissance économique et la dette publique, une étude erronée qui sert encore de référence en Europe et qui continue d’inspirer les tenants de l’austérité sans croissance. Dans sa version originale, l’étude estimait qu’un dépassement de l’endettement public au-delà de 90 % du PIB était annonciateur d’un effondrement brutal de la croissance, plongeant le pays concerné en récession. Dans la version corrigée, le dépassement de cette limite devient synonyme de croissance économique moindre. Croissance moindre, récession, dépression… Ces mots ne contiennent pas la même charge psychologique.


Mais quant au coût social de ce jeu d’échecs et d’erreurs, il est tout sauf économétrique.

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1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 16 mai 2013 08 h 40

    Austérité = ralentissement

    Quand les classes modestes, sans parler des pauvres, ont peu d'argent à dépenser, l'économie stagne, c'est mathématique! La demande baissant, les commerces et les industries mettent à pied, ce qui fait plus de chômeurs, ce qui fait encore reculer l'économie. Les économistes conservateurs prétendent croire au principe de "trickle down", où les dépenses des riches font tourner l'économie au profit de tous. Mais en fait les riches restent assis sur leurs immenses fortunes au lieu d'investir, car ils ne croient pas eux-mêmes au trickle down! ils ont peur que leurs investissements ne soient pas profitables.