Questions d’images - Harper, le «bully»

En France, Hollande est « Flamby », au Québec, Charest fut « Patapouf », Marois est «La dame de béton». Au Canada, voici Harper, «le bully».

Un surnom, et il n’en faut pas plus pour que colle à la peau - et pour toujours - un trait physique ou psychologique de personnalité qui domine entre tous les autres chez un homme ou une femme politique. Un trait qui fait image.


Chantal Hébert évoque celui de Stephen Harper dans une récente chronique du Toronto Star. Il semble bien que «Bully» devienne ce qui caractérise le style de l’actuel premier ministre. On en convient et on s’en amuse dans les arcanes du Parlement et dans les rangs de la colonie journalistique de la capitale fédérale.


Ce sobriquet lui viendrait de son attitude obsessive pour ne pas dire harcelante envers un certain Justin Trudeau, de plus en plus populaire dans les sondages. Agaçant en effet.


Pour s’en convaincre, il suffit de constater avec quelle malice ont été conçues les publicités dégradantes à l’endroit du jeune chef libéral. Un adversaire menaçant que Stephen Harper n’a pas même daigné féliciter au soir de sa victoire à la chefferie libérale. Que l’on soit ou non partisan de Justin Trudeau, le premier ministre a commis là un geste pour le moins mesquin, pour ne pas dire méprisant et totalement indigne d’un chef de gouvernement d’une grande démocratie.


Bien bizarre image que celle de Stephen Harper, qui sous des aspects débonnaires et des traits de premier communiant, cache en réalité une obstination et une rigidité quasi doctrinaire faisant ressortir plus nettement sa véritable personnalité. Ce qui n’est pas pour déplaire à ses partisans, mais qui commence certainement à fournir à ses adversaires des munitions que ceux-là s’empressent de saisir au passage. Il n’y a pas de fumée sans feu, après tout.


Le style Harper est plus visible que jamais, lui qui auparavant s’était employé - en particulier durant ses mandats minoritaires - à maintenir autour de lui un flou discret et de bon aloi, pour masquer des politiques et des agissements ancrés dans le néo-conservatisme de son parti d’origine, le « Reform party ». Aujourd’hui, il est clair qu’après deux ans de pouvoir majoritaire, ce style s’assume et se ressent dans les politiques et les programmes du gouvernement Harper. Des réalisations et des positions qui indisposent de plus en plus l’électorat volatil du centre, un électorat séduit, d’après les sondages, et par l’arrivée de Justin Trudeau et par le « recentrage » du NPD de Thomas Mulcair.


Le temps passe et chacun fixe désormais l’échéance électorale de l’automne 2015. Deux ans, c’est long en politique, et Stephen Harper, fin stratège, sait qu’il devra composer non plus uniquement avec son propre style, mais également avec l’image de son gouvernement, en particulier celles de ses ministres qui éprouvent passablement de difficulté à s’imposer aux côtés de leur chef. Nul ne doute qu’en économie, Harper et Flaherty ont su se rendre crédibles - ce qui n’est pas peu dire -, mais en environnement, en politique étrangère, en richesses naturelles, les choses sont autrement plus décevantes. Harper est certainement un chef fort, mais à la tête d’une équipe sans odeur ni saveur, équipe dont la compétence est loin de s’affirmer et qui, au fil des jours, érode la confiance des Canadiens. D’autant que l’opposition donne de véritables signaux de revitalisation.


Et que penser de ce geste quasi suicidaire d’ingérence dans des champs de compétences provinciales en matière d’enseignement de l’histoire canadienne ? Pas de quoi, là non plus, redorer le blason de la gouvernance conservatrice.


Une question se pose désormais. Cet isolement de Stephen Harper est-il volontaire pour préparer à mi-mandat la surprise d’un remaniement majeur qui lui permettrait de renforcer l’efficacité réelle et perçue de son équipe ministérielle jusqu’à l’élection prochaine ? Ou, comme d’autres le pensent, cette solitude apparente est-elle plus simplement la manifestation d’une usure normale après dix ans de pouvoir sans jamais avoir pu s’appuyer sur d’autres collaborateurs aguerris ?


Auquel cas il y a fort à parier qu’il persistera à pratiquer cet acharnement quasi pathologique envers ses adversaires ; acharnement qui consiste à mettre l’accent sur leurs faiblesses perçues plutôt que de mettre en évidence les forces de ses propres politiques et de son équipe.


Il appert que Stephen «le bully» donnera plus naturellement dans cette deuxième stratégie.



Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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