Le plaisir coupable de la mommy porn

Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir

Les mères, c’est bon à tout, sauf à cela. Paradoxal, quand on y songe. Et pourtant, elles ne sont pas devenues mères en repassant des chaussettes, ni en astiquant les tuiles de la douche. Quoique. On a beau croire à la Sainte Vierge, ces femmes ont déjà donné de la croupe. Vierge, maman ou catin, la Sainte Trinité tient bon.

Mais il semble que tu dises « mère » et tu penses tarte à la rhubarbe avec sorbet aux fraises, exercices Kegel à la rigueur, pour tonifier le tout discrètement. Du réconfortant, du mitonné à feu doux. Rien de trop brûlant, ni de trop exotique. C’est peut-être pourquoi on leur destine une littérature érotique à la fois S M soft et Harlequin hard, de la mommy porn qui ressemble à de la chick clit (un dérivé coquin de la chick lit !).


Pas moins de cinq titres sur la liste des best-sellers étrangers de Renaud-Bray la semaine dernière. Cinquante nuances de Grey (trois tomes mal foutus sur le plan littéraire et encore pires en traduction) et les deux livres de Sylvia Day, Dévoile-moi et Regarde-moi, la trilogie Crossfire diffusée dans 39 pays et quelques langues.


Je viens de tomber dans la potion magique Crossfire et malgré l’usure du procédé (suis-moi, je te fuis ; fuis-moi, je te suis), j’ai peine à lâcher le premier, Dévoile-moi. Je sers des lasagnes congelées à mon B, je ne sors plus les poubelles, indifférente au spectacle des magnolias.


Ça ressemble à une grève des cols bleus. J’ai le bourgeon à fleur de peau, les recettes de Curieux Bégin ne m’excitent plus ; aux abonnées absentes, servez-vous, faites comme chez moi, môman est occupée/obsédée par le batifolage de Gideon Cross et Eva baby girl. Elle prendrait bien un membership, un mât avec le membre, un aller simple vers l’oubli et l’insoutenable légèreté de l’être.


« Tiens, c’est « que » du sexe ! », m’a prévenue mon éditrice très chic et pas du tout « comme ça », en me fourguant deux briques dans les mains. « Mais beaucoup de couples ont recommencé à faire l’amour grâce à ça… »


Si vous le dites. 300 pages plus tard, je comprends mieux pourquoi ma pusher en a vendu 30 000 exemplaires au Québec seulement. Facile, nanane, très médecine douce, terriblement « plaisir coupable », sans les kilos en trop.

 

Fantasme quand tu nous tiens


Notre héroïne, Eva, n’a pas d’enfant - un tue-l’amour instantané («Chéri ? Range les menottes. L’école vient d’appeler, mon deuxième a la varicelle») -, prend la pilule pour être certaine de ne pas se faire appeler maman dans le prochain tome, vacille sur des escarpins vertigineux, porte des robes faites sur mesure pour un cintre et un bracelet de cheville en diamants, des porte-jarretelles pour aller au bureau. Elle siffle du champagne, des smoothies ou de la vodka, pratique tantôt le kick-boxing, tantôt le krav maga (autodéfense), dort en cuillère avec son coloc beau comme une pub d’Hugo Boss (il est top model) et bisexuel comme un vibrateur. Tout le monde il est glam, mince et riche.


Elle vit à New York et s’envoie en l’air dans des ascenseurs avec un milliardaire, beau ténébreux, convoité par toutes, bad boy de réputation, viril à en faire une grossesse nerveuse, doué pour le plaisir, attirant comme le malheur lorsqu’il rime avec intensité et enfance perturbée. Leur relation est semée d’obstacles, mais avec un peu de patience, ils vont finir par commettre l’acte sous nos yeux, avec les mignardises, aux alentours de la page 125. On cultive le désir len-te-ment. Il n’y a pas que le sexe, il y a aussi le gym, les soirées mondaines et le spa. Et l’hymne national de Gide joue en sourdine : pour moi, être aimé n’est rien, c’est être préféré que je désire.


Toute mère mûre pour une aventure sans MTS et sans remords reconnaîtra que cette lecture ravive les fantasmes. On appelle ça de la mommy porn parce que tu peux l’acheter chez Loblaws, à côté des pistaches, et faire ta sauce à spag à la mijoteuse d’une main en lisant de l’autre : «Le romantisme ne fait pas partie de mon répertoire, Eva. En revanche, je saurai te faire jouir de mille et une façons. Laisse-moi te montrer.» Mais qu’il montre ! Qu’il montre ! Mon régulier regarde le hockey, j’ai tout mon temps, Armand.


Le bad boy est toujours plus facile à prendre entre deux pages qu’on peut refermer. Et il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’à l’heure où les femmes se sont libérées de beaucoup de choses, même des contorsions du Kama Sutra, elles se laissent menotter avec docilité aux barreaux du lit et se font soumises et jalouses le temps d’une échappée belle au pays de la littérature osée.


Emmenez-en, des machos dépendants affectifs, sûrs d’eux, dégageant une phéromone de déménageur dans un complet Armani. Une fois le livre terminé, ils ne nous auront pas fait verser une larme mais nous auront injecté par procuration le plus torride de l’amour.


Le fantasme est une contrée humide et ludique où l’on ne risque pas de contracter la gono H041, où l’on peut accepter la domination en sachant où elle s’arrête, où l’infidélité existe sans douleur et où l’on est accueillie avec ses poignées d’amour, sans épilation intégrale.


À condition que cela reste des fantasmes. Et la beauté d’être devenue mère, c’est peut-être de ne plus avoir l’énergie de reste pour les assouvir tous.

 

De tout repos


La fête des Mères, dans tout ça ? C’est effectivement « notre » fête (avec ou sans fessée). Mais le jour où la pondeuse se fera offrir Dévoile-moi, Regarde-moi ou N’espère plus rien de moi en coffret-cadeau un dimanche de mai, avec ou sans assistance routière ; le jour où elle pourra passer la journée sous la couette tandis que le géniteur divertit et nourrit la marmaille plutôt que d’aller siroter un fizz au citron faiblard dans un brunch d’hôtel surpeuplé ; ce jour-là, on pourra vraiment dire que la mommy porn aura atteint sa cible. Celle de nous faire jouir de la vie comme de parfaites égoïstes, sans l’ombre d’une pensée coupable.


Je vous rassure, ce n’est pas demain la veille. Mais pour la réservation du brunch, si.


***


Réécouté la chanson de Colette Renard, Les nuits d’une mademoiselle. Que de synonymes pour un bourgeon et pour décrire le gamahuchage. 


Mis de côté le livre de Kim Thúy, mãn (Libre Expression) pour l’offrir à ma mère. Je ne vais quand même pas lui refiler Charmand salaud, de la mommy porn qui vient d’atterrir sur ma table de travail (c’est l’é-pi-dé-mie). Le livre de Kim Thúy parle bien davantage de pornographie culinaire que d’amour. Je m’y suis régalée des descriptions de plats vietnamiens. Sensualité et moiteur au programme, délicatesse de la langue et des émotions également. Un registre totalement différent. Sur la liste des best-sellers aussi, faut-il s’en étonner.


Noté que nous sommes en pleine semaine de «sensibilisation» au clitoris, du 6 au 12 mai, la même que la Semaine de la santé mentale. Ce ne doit pas être un hasard si on nous traite d’hystériques (du mot utérus). Mai est également le mois national de la masturbation. C’est le pollen qui veut ça, faut s’y faire. La chick clit est tout indiquée.


Adoré Sexe : pourquoi on ment d’Isabelle Alonso (Plon, 2011). Cette essayiste française, féministe engagée, est tout à fait délicieuse dans cet abécédaire sur le sexe. Sous « Désir » : « Faudrait savoir. Soit on est des folles du cul, des chattes en chaleur à la limite de l’hystérie, soit on est des plan-plan de la bagatelle, sans fantaisie et que la gaudriole ennuie. Mais les deux à la fois ça paraît incompatible. » Amusante, directe et décoincée. Dominateurs, s’abstenir.


Goûté aux macarons du Point G. Un classique décliné en 22 parfums. Cochon, mais très sucré. On offre même la livraison partout à Montréal pour 8 $. Pour changer des fleurs… 


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JOBLOG
 

Poésie érotique


Il n’y a pas que les mots crus et les positions de Pilates. Il y a aussi toute la sensualité du Moyen-Orient contenue dans la prose d’Adonis, poète syrien qui nous enivre dans «Les feuillets de Khaoula», dernière partie de Le livre II (Seuil). Une entrevue avec lui à Ça rime à quoi, sur France Culture, nous fait entendre ses mots, lus par la comédienne Rachida Brakni. L’effet est ensorcelant. Le désir d’une femme aimante dans le Coran, assez inusité. « Dans le lit où je te rencontrerai la nuit, cette nuit, le pacte de nos forêts et leurs océans. » « Nos corps emplissent le soir de leur désordre – La nuit conserve son rythme et chante au lit ses mélodies. » Plus que joli. Senti.

 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

2 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 10 mai 2013 08 h 56

    Il n'y a pas d'erreur...

    C'est le printemps.
    Et certaines Québécoises sont en train de damer le pion aux Françaises, côté mignardise. C'est dire : même les mères redécouvrent qu'elles sont des femmes avant tout. On est mûr pour revivre une nouvelle révolution dans les rapports homme-femme.

  • Guy Lapensée - Inscrit 10 mai 2013 09 h 34

    Se perdre.

    J'ai bien aimé la lecture de Se Perdre qui fait parti du volume Ecrire la vie d'Annie Ernaux,
    Succulent.