Lucien Francoeur, le rockeur fatigué

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	Lucien Francœur, poète, rockeur, enseignant et animateur de radio, au lancement de Francœur, le rockeur sanctifié, ici accompagné de l’auteur Charles Messier et de Jacques Racine, guitariste d’Aut’Chose.</div>
Photo: François Pesant - Le Devoir
Lucien Francœur, poète, rockeur, enseignant et animateur de radio, au lancement de Francœur, le rockeur sanctifié, ici accompagné de l’auteur Charles Messier et de Jacques Racine, guitariste d’Aut’Chose.

«Poète pas vraiment poète doublé d’un chanteur pas vraiment chanteur», écrit son éditeur et ami Bernard Pozier, Lucien Francoeur, «dans un champ comme dans l’autre […] a suscité la controverse.» Sa meilleure oeuvre, au fond, n’est pas un de ses livres ou un de ses disques; c’est lui-même, c’est-à-dire ce personnage original de poète-rockeur qu’il a su inventer et incarner depuis tant d’années. Dans ce rôle de lettré rebelle ou de rockeur intello - «J’étais le blouson noir des chansonniers et le Camus des bums», résume-t-il -, Francoeur n’a pas toujours su éviter le ridicule, mais il est parvenu à créer une oeuvre qui n’est pas sans qualités.

À l’époque de mes études collégiales, dans les années 1980, je suivais avec avidité les cours de poésie de Bernard Pozier, je lisais les recueils de Jean-Paul Daoust et j’écoutais en boucle Les gitans reviennent toujours (1987), un des bons albums de Francoeur, réalisé par Gerry Boulet. En me faisant découvrir que la poésie pouvait s’allier à l’univers rock et à la culture populaire, ces trois poètes ont été à l’origine de mon choix d’étudier en littérature. Je me suis éloigné, depuis, du rock et de l’oeuvre de Francoeur, mais je conserve un attachement nostalgique pour cette dernière.


Des propos transparents


J’ai donc lu avec bienveillance Francoeur, le rockeur sanctifié, la biographie présentée sous forme d’album que le journaliste Charles Messier consacre au personnage. Très riche en photographies et en fac-similés de toutes sortes, cet ouvrage, basé sur de longs entretiens avec le poète, n’est pas une grande biographie littéraire. Messier, essentiellement, se contente de rapporter et de mettre clairement en forme les confidences de Francoeur et de quelques-uns de ses amis. L’intérêt du livre tient donc à sa facture visuelle et à la transparence des propos du rockeur, usé par une vie de patachon.


Né à Montréal en 1948 et élevé à Repentigny par un père porté sur la bouteille, Francoeur part sur la bum à l’adolescence. Il écoute les Beatles et les Stones, ne déteste pas se battre et faire des vols avec ses amis montréalais, fugue jusqu’aux États-Unis et commence à consommer de la drogue. Le jeune rebelle se distingue toutefois de ses complices par son goût de la lecture et de la culture. «J’avais l’impression, dit-il pour expliquer sa délinquance, de suivre les traces de mes héros d’enfance, des héros nocturnes, déviants et rebelles. Parmi eux, il y avait Elvis Presley, le personnage du Survenant, les rôles incarnés par Marlon Brando et James Dean, Billy The Kid. Les bons, je n’étais pas capable!»


Francoeur, qui reconnaît aujourd’hui que l’insécurité et la peur d’être rejeté ont été le moteur de sa vie, se compose rapidement un personnage pour se démarquer dans cet univers désorganisé. «J’aimais, avoue-t-il, me montrer comme le rebelle qui lit et qui écrit.» La poésie, pour ce faire, lui semble la voie royale et la drogue, un puissant stimulant créatif. «L’acide, dit Francoeur, aura eu sur moi cet effet foudroyant et bénéfique d’ouvrir mes horizons créatifs et de me permettre d’aller voir ce qu’il y avait au fond de moi. Sans la drogue, et particulièrement l’acide pris cette nuit-là [lors de la Nuit de la poésie, en mars 1970], je n’aurais jamais rien publié.»

 

Des fulgurances poétiques


La poésie de Francoeur, «où se croisent les éléments constituant la culture étasunienne, la culture française et la culture spécifique d’ici», comme l’explique Bernard Pozier dans la préface d’Entre cuir et peau (typo, 2005), la meilleure anthologie des textes du poète, sera saluée par Gaston Miron. Regard à la fois complaisant et critique sur l’expérience américaine, cette poésie, d’inégale qualité, a des fulgurances. Dans Les néons las (l’Hexagone, 1978), Francoeur propose un noir «Synopsis du cauchemar américain»: «[…] car voyez-vous les petits / l’américanisme c’est / la foi du Bon Dieu / l’homme inventorié / la pollution vénale / et l’illusion de la vitesse / /la guerre dans les pores de la peau».


Comme rockeur, avec Aut’Chose ou en solo, Francoeur poursuit dans la même veine, mais plus simplement et souvent avec humour (Le freak de Montréal, Rap-à-Billy). Sans être transcendante, son oeuvre, même si elle s’est construite à coups d’emprunts culturels, a une réelle originalité et une indéniable valeur littéraire.


Quand il se met à réfléchir, toutefois, Francoeur s’embourbe systématiquement. «J’ai réalisé, confie-t-il à Messier, que j’étais bon pour donner mon opinion et que le monde aimait savoir ce que je pensais sur tout plein de sujets. Je suis un opinioniste!» À cet égard, il s’illusionne lourdement.


Sa pensée, en effet, est confuse, toujours mal argumentée et très changeante. Ambivalent sur la question nationale, Francoeur joue les marginaux, mais il fait de la pub parce que c’est payant, travaille à la radio de tous les conformismes (CKOI), adore les voitures et fréquente les Hells, dans les années 1980-1990, tout en parlant de justice sociale. Il se présente en prof connaisseur du réseau collégial, mais dit n’importe quoi sur le sujet. Comme intellectuel, Francoeur veut avoir la parole, mais sans faire l’effort de réfléchir. Si le poète-rockeur a eu ses vertus, l’homme d’opinion, lui, n’a produit que de la distorsion.


Traité à la méthadone, le rebelle, aujourd’hui, est fatigué. «J’ai souvent de la misère à me prendre pour le personnage que je jouais dans les années 1970 et 1980, et qui me faisait écrire des livres», confie-t-il tristement à Messier, en ajoutant avoir «perdu le goût de créer».


Déjà, dans son recueil Express pour l’éden (Écrits des Forges, 2001), il annonçait son épuisement: «le trip tire à sa fin / les uns sont morts / les autres disparus / ou pas forts / ceux qui restent / se sont regardés / dans le miroir / se sont guère vus / pas plus que moi // en attendant mieux / fort peu probable / puisque le meilleur / est dans le rétroviseur / où il est signifié / que les objets / sont plus près / qu’ils n’apparaissent / ainsi en est-il / de tout un chacun / en bout de piste / ou en fin de compte». Les rockeurs fatigués, quand ils sont poètes, sont parfois émouvants.

10 commentaires
  • Jean Boucher - Inscrit 11 mai 2013 17 h 01

    Lucien Lucien Francoeur un rockeur qui fatigue avec raison

    « Si tu voyais ce que le Ministère nous suggère comme manuels ! C'est fait par des pédagogues qui n'ont pas mis les pieds dans une école depuis 20 ans, qui vivent dans une bulle. Il y a 240 pages d'explications, avec des trucs tellement pointus... C'est comme s'ils vivaient en milieu fermé et qu'ils tripaient entre eux, pour s'impressionner les uns les autres...

    Les élèves qui viennent d'ailleurs maîtrisent trois langues : leur langue maternelle, l'anglais qu'ils apprennent tous; et le français qu'ils ont appris avec des méthodes traditionnelles. Le Québécois "de souche" dit un mot sur quatre en anglais (fun, top, chill), mais il ne peut pas avoir une conversation en anglais. Et sa langue maternelle, il l'écrit phonétiquement. Quand je donne un travail d'équipe, c'est souvent l'élève d'origine ethnique qui prend en charge la qualité du français parce qu'il le parle mieux que le Québécois "de souche".»

    http://fr.canoe.ca/divertissement/celebrites/entre

  • Michele Johnston - Inscrit 12 mai 2013 00 h 29

    de qui parle t-on?

    J'aimerais tellement connaître le nom de ces quelques uns de ces pédagogues dont vous nous parlez monsieur Jean Boucher. QU.ils viennent s'expliquer ... passer à l'émission Tout le monde en parle par exemple ..... n'ont-ils pas l'immense responsabilité de venir expliquer ce beau gâchis ... celui que je contemple avec effroi moi-même en observant mes propres enfants ....

    • Marc Provencher - Inscrit 12 mai 2013 09 h 42

      @ M. Johnston: «J'aimerais tellement connaître le nom de quelques-uns de ces pédagogues.»

      Et moi donc! C'est l'apport le plus utile de Francoeur, en somme, car là il sait bien de quoi il parle, étant sur ce terrain tous les jours.

      Le problème dure depuis au moins 40 ans. Le jargon ampoulé et abstrus des zélotes du MEQ puis MELS, sommet d'humour involontaire digne de la "Prédominance du crétin" de Fruttero et Lucentini, peut connaître maintes variations selon la théorie dans laquelle ils se trouvent à avoir sauté à pieds joints cette année-là - trouvant pour la énième fois réponse à tout - mais ils continuent de jargonner, impavides.

      Vu leur jargon certains les traitent d'intellectuels, mais d'après moi c'est le contraire: le jargon est la cachette par excellence de ceux que ma grand-mère - prof dans les années 40 - appelait des "primaires instruits". Les primaires instruits sont mille fois plus dangereux que les authentiques ignares, car ces derniers au moins savent qu'ils ne savent pas, tandis que les primaires instruits croient savoir. Un mélange de militants et d'idéologues, persuadés que l'instruction, c'est élitisse, et nourrissant un délire de la persécution d'origine post-soixantehuitarde toujours reconnaissable de nos jours vis-à-vis de la méchante "autorité" de l'enseignant, ce qui a conduit à livrer nos enfants pieds et poings liés à une tyrannie bien pire: celle de leurs pairs. (Je parle ici d'intimidation, bien sûr).

      Les enfants sont bien moins idiots que ne le croient les ânes du MELS. Même moi je n'étais pas idiot, quand j'avais 9-10 ans dans les années 70. Et le jargon du MEQ, qui confinait parfois à la faute de français - j'ai en tête l'épisode où les élèves devaient être rebaptisés "les s'éduquant" - me faisait pressentir, au moins obscurément, l'évidente incohérence: si les autorités s'expriment dans une pareille bouillie verbale, mon français est bien mal parti !

      À 10 ans, je savais déjà que j'avais affaire à des clowns.

  • Pierre Samuel - Inscrit 12 mai 2013 08 h 40

    A chacun sa fatigue...

    Il y a des «rockeurs fatigués» au même titre que des chroniqueurs qui nous rabâchent insidieusement depuis des lustres leur propre marotte clérico-nationaleuses déphasée...

    • Pierre Samuel - Inscrit 12 mai 2013 15 h 47

      @ Marc Provencher

      Peu nombreux sommes-nous, mais vous avez parfaitement compris le sens de ma courte intervention...

      Salutations cordiales!

    • Marc Provencher - Inscrit 12 mai 2013 18 h 14

      @ P. Samuel: Et voilà, on me l'a sucré. Je pense qu'on me l'aurait sucré aussi à La Presse, pour des raisons symétriquement inverses.

  • Michel Mongeau - Inscrit 12 mai 2013 11 h 05

    Les mots et les maux de Lucien

    Bien que je n'aie pas lu le texte de L. Cornelier, je me permets un petit commentaire. J'ai donné mon premier cours au cégep de Rosemont, en même temps que Lucien Francoeur et je peux dire que j'endosse grosso modo la critique qu'il fait du cégep, bien qu'il la fasse à sa façon et avec les pointes qui lui sont particulières. D'ailleurs, il faut dire que le cégep constitue une création québécoise qui a déjà démontré sa grande valeur et sa singulière expertise. Le problème ne réside pas là. Il découle surtout de la profonde coupure qui existe entre ceux et celles qui enseignent chaque jour et les autres qui administrent, décident ou appliquent les recommandations ou exigences issues du sommet de la hiérarchie du MELS et des cartels de la chose pédagogique. Je vous donne un exemple parmi mille six cents que je pourrais ici fournir. À une réunion, il y a quelques années, un conseiller pédagogique, brandissant des sources de données et d'études, osait nous dire en pleine poire que le travail salarié chez les étudiants (es), ne constituait pas un obstacle à l'optimisation de leur temps d'étude et de leur cheminement général durant leur passage au collégial. Nous constations pourtant, chaque jour, que tout allait dans un sens absolument opposé. De plus, Ils nous remplissent les classes, admettent à peu près n'importe qui et nous demandent ensuite d'engraisser leurs statistiques de diplômation. Ceci dit, il y a encore d'excellents étudiants (es), des classes agréables et stimulantes, mais le monde change, la mentalité des nouveaux arrivants (es) au cégep se transforme, les moyens d'apprentissage et les sources d'informations se sont modifiées d'une manière inédite. Et l'incompréhension règne souvent entre les différents intervenants du monde de l'éducation. P.S. @ Pierre Samuel, avez vous pensé à prendre des cours de jiu jitsu pour vous défouler et ne pas encombrer cette belle tribune pour invectiver ceux et celles qui se donnent la peine d'y participer!

    • Louka Paradis - Inscrit 12 mai 2013 16 h 41

      Bonne suggestion pour P. Samuel. J'appuie.
      Louka Paradis, Gatineau

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 mai 2013 11 h 39

    Oui, sa pensée est confuse

    L'acide n'a pas dû aider.