La vertu par nécessité

Il est plus difficile d’imaginer Philippe Couillard s’abaissant à faire la tournée des bureaux de la Place Ville-Marie pour solliciter des contributions à la caisse libérale, comme Jean Charest n’hésitait pas à le faire quand il était chef de l’opposition. À la lecture des extraits de ses agendas de 2001 obtenus par La Presse, on comprend mieux qu’une fois devenu premier ministre, il en soit venu à imposer des objectifs de financement aussi compromettants à ses ministres.


À l’époque où il était ministre de la Santé, M. Couillard avait cependant paru très embarrassé quand une de ses anciennes employées avait confié à un journaliste de Radio-Canada nommé Bernard Drainville que le personnel de son propre bureau s’adonnait à la sollicitation. Interrogé à son arrivée à un hôtel de Toronto, il s’était précipité dans un ascenseur pour éviter les questions.


Autres temps, autres moeurs. Le successeur de M. Charest promet maintenant d’éliminer le financement « sectoriel », qui a donné lieu depuis des décennies à un recours systématique aux prête-noms sur lequel tout le monde a préféré fermer les yeux.


En réalité, cette « rupture » avec l’ère Charest a bien peu à voir avec la vertu. Le resserrement des règles de financement imposé par le même Bernard Drainville, devenu entre-temps ministre des Institutions démocratiques, et le climat de suspicion créé par la commission Charbonneau forcent tous les partis à revoir leurs méthodes.


Il est clair que des contributions limitées à 100 $ sont nettement moins rentables, aussi bien pour celui qui signe le chèque que pour celui qui l’encaisse. Même en utilisant ses employés comme prête-noms, une firme de génie-conseil pourra difficilement espérer un retour d’ascenseur pour une contribution totalisant 2000 $ ou 3000 $. Il était tellement plus simple d’organiser des cocktails-bénéfice à « 35@1000 » ou à « 25@1000 », comme ceux qui apparaissent à l’agenda de M. Charest.


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Le PQ aussi devra changer ses habitudes pour s’adapter au nouvel environnement, mais cela exigera un effort nettement plus important de la part du PLQ, dont le montant moyen des contributions a toujours été plus élevé, et surtout de la part de la CAQ, dont le financement est actuellement très problématique.


En 2011, après que le plafond a été abaissé de 3000 $ à 1000 $, la contribution moyenne a été de 224 $ au PLQ, de 147 $ au PQ et de 81 $ à Québec solidaire. Dans le cas de la CAQ et d’Option nationale, les chiffres du Directeur général des élections ne couvraient qu’une période de deux mois en 2011. Le montant moyen des contributions était de 242 $ et de 131 $ respectivement.


Même au PQ, le nombre de contributeurs avait cependant diminué de 18 %, de sorte qu’on s’en remettait pour l’essentiel au « club des 400 $», dont les membres pouvaient bénéficier d’un crédit d’impôt de 310 $. Dans les circonscriptions représentées par un député péquiste, deux ou trois gros événements suffisaient à atteindre l’objectif. Seul Québec solidaire avait vu le nombre de ses contributeurs littéralement exploser, passant de 3070 à 5561, soit une hausse de 81 %.


Il est vrai que l’augmentation substantielle du financement public couvrira l’essentiel des dépenses du « national », mais il faudra maintenant compter sur un financement réellement populaire pour subvenir aux besoins des associations de comté, qui dépassent le million au PQ, alors qu’on a amassé environ 200 000 $ depuis le début de l’année.


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Dans l’entourage de M. Couillard, on reconnaît que les nouvelles règles constituent un sérieux défi, alors que des élections pourraient être déclenchées dans la prochaine année. Le PLQ traîne une dette de 2,5 millions et les militants libéraux ont déjà été sollicités par les trois candidats à la succession de Jean Charest. À la mi-juin, un conseil général d’une journée sera entièrement consacré à la situation financière du parti.


D’une manière ou d’une autre, le PLQ devra lui aussi réapprivoiser sa base. Si M. Couillard entend favoriser « une participation plus grande de tous à la vie démocratique du parti », c’est aussi qu’il souhaite une participation plus grande de tous à son financement. Assez paradoxalement, le PLQ ne peut redevenir une machine à sous que s’il redevient une machine à idées.


Sur ce point, le chef libéral et Bernard Drainville se rejoignent. Dans l’esprit du ministre des Institutions démocratiques, qui est aussi le président de la campagne de financement du PQ, la nécessité de renouer avec le porte-à-porte et les assemblées de cuisine pour amener les militants à contribuer est précisément l’occasion de ramener les partis à leur vocation première, c’est-à-dire l’animation politique. Et si tous les libéraux sont d’accord, tant mieux : le Québec tout entier s’en portera mieux.

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