C'est du sport! - Chacun chez soi

Le genre humain est en perpétuelle quête d’être rassuré dans un univers dangereux où il risque à chaque instant de faire l’objet d’une attaque terroriste, d’être dévoré par une bête sauvage ou de se voir imposer deux minutes de cachot pour avoir retardé le match. (Remarquez ici que la punition pour avoir retardé le match a la particularité, en forçant l’arbitre à se rendre jusqu’au banc de punition pour annoncer la punition, de retarder encore plus le match que s’il n’y avait pas eu de punition, mais curieusement, l’idée d’imposer un deux minutes à l’arbitre, qui d’ailleurs retarde lui-même le match chaque fois qu’il décerne une punition, n’a jamais été sérieusement envisagée.)


Pour donc se donner l’illusion que le monde est en ordre et qu’il peut y comprendre quoi que ce soit, l’humain a notamment recours au cliché. Cela est particulièrement vrai au moment des séries éliminatoires, un territoire constellé de mines antipersonnel où l’on ne s’aventure qu’au péril de son haut et de son bas du corps. Une échauffourée insignifiante alors qu’il ne reste plus de temps au cadran ? On prépare le prochain match. Un gardien réussit quelques beaux arrêts ? Vous irez aussi loin en séries que votre homme masqué vous emmènera (mais il ne peut pas marquer des buts et tout gagner à lui seul). Les joueurs sont amochés ? C’est pas gratis, la Coupe Stanley, et ça prend des guerriers en bottes de travail et toutes ces choses.


Il y a aussi, bien sûr, l’avantage de la glace. Personnellement, j’apprécie surtout l’avantage de la glace dans une succulente crème de menthe verte, mais le concept s’applique aussi au hockey, ç’a l’air. Cet avantage, il semble bon de l’avoir, raison du reste pour laquelle il s’agit d’un avantage. Pour s’en imprégner, toutefois, il faut mettre de côté les occurrences où, après qu’une équipe eut gagné à l’étranger, un expert vous dira que ce club vient de prendre ou de reprendre l’avantage de la glace comme si c’était important, alors même qu’en gagnant à l’étranger, il vient tout juste de prouver que l’avantage de la glace n’est pas si important que ça.


Mais en quoi consiste exactement l’avantage de la glace ? Il s’agissait d’un relatif mystère jusqu’à ce que l’ancien basketteur Jalen Rose nous éclaire à ce sujet dans une récente entrevue aux gens de chez Grantland Sports. Certes, on arguera qu’un joueur de basketball ne peut guère s’ériger en connaisseur de l’avantage de la glace ou en toute autre matière liée à la glace, mais procédons à une petite opération de mutatis mutandis et évoquons plutôt l’avantage du parquet, ou alors la maxime bien connue « chez-soi sucré chez-soi ».


Rose propose donc une explication chiffrée de ce qui constitue l’avantage de jouer à domicile. L’appui et les encouragements des partisans locaux, dit-il, comptent pour 50 % du total. Le fait de se produire dans un environnement familier, lui, représente 25 % de l’avantage.


Être à la maison, dans ses affaires et avec la petite famille plutôt que seul dans une chambre d’hôtel : 10 %. Coucher dans son propre lit : 5 %. Ne pas se trouver dans une ville étrangère où les tentations peuvent venir de toutes parts et où il est facile de se placer dans une situation problématique : 5 %. Quant aux derniers 5 %, Rose les place dans la catégorie « divers ». Des impondérables, en quelque sorte.


Quand on lui demande si certaines distractions pourraient contribuer à établir un désavantage du parquet, comme des gens qui se pressent pour réclamer des billets aux joueurs, Rose répond que « les gars sont des professionnels : ils savent de combien de billets ils disposent et à qui les donner ».


Mais il y a un truc essentiel pour éviter le désavantage : un joueur doit absolument éviter que sa légitime épouse soit assise trop près, dans les gradins, de sa ou de ses maîtresses. Les membres des familles des joueurs prennent généralement place derrière le banc de l’équipe, et tout athlète doit s’assurer que ses copines sont assises non pas deux ou trois sections plus loin, mais carrément du côté opposé de l’amphithéâtre. Il doit également veiller à ce que s’il y a plusieurs maîtresses, celles-ci soient dispersées à travers ce côté opposé : une concentration de jolies femmes dans une portion des gradins ne manquerait pas d’attirer l’attention.


Rose mentionne par ailleurs qu’il ne faut pas remettre de laissez-passer d’après-match aux illégitimes, qui auraient ainsi un accès risqué au vestiaire ou à la salle des joueurs : tu viens à l’aréna, tu regardes la partie et tu t’en vas chez toi. « C’est une erreur que commettent souvent les jeunes joueurs », dit-il.


Voyez comme, au fond, tout est pensé.

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