#chroniquefd - La modernité expliquée à sa mère (9)

C’est peut-être un peu plus qu’une simple série de chiffres. Dans les six derniers mois, l’épidémique réseau de socialisation numérique Facebook a vu plusieurs millions de ses usagers déserter son environnement aussi addictif qu’intrusif, principalement dans les marchés dits matures.

L’érosion a été confirmée la semaine dernière par le spécialiste en quantification des comportements numériques, Socialbakers. Aux États-Unis, Facebook a perdu plus de 8 millions d’abonnés, soit 5,5 % de ses fidèles. En Grande-Bretagne, cette fuite est incarnée par 2 millions de personnes, 806 000 au Canada, 400 000 en Espagne, 2,5 millions au Japon… Entre autres.


Au même moment, la compagnie Foursquare, qui permet, par l’entremise d’un téléphone dit intelligent, d’indiquer en permanence à ses amis sa position géographique, a révélé une fois de plus sa grande fragilité, avec des revenus qui, après quatre ans d’existence, n’arrivent pas à décoller. Sa dette en croissance laisse présager aussi l’endroit où ce fleuron du 2.0 se prépare du coup à s’enregistrer - « à checker-in », comme on dit dans son propre langage - très vite : dans le registre des compagnies en faillite.


Il est tentant de voir dans ces deux événements des configurations sociales et économiques relevant du hasard ou de l’anecdote, surtout quand on est entrés dans ce tout à l’ego, ce tout à l’hyperconnexion nourri par ces deux compagnies, comme d’autres entrent en religion. Mais cela serait dommage, en plus de jeter un voile obscur sur une certaine lucidité qui n’est sans doute pas étrangère à toutes ces statistiques.


Neuf ans après son lancement et sept ans après sa démocratisation, Facebook a largement atteint ce moment où les innovations, en s’éloignant du plaisir aveuglant de la découverte, dévoilent peu à peu leurs travers. Des travers dont ce réseau social et commercial ne manque certainement pas, lui qui a fait apparaître dans la communication humaine trop de possibles dont la pertinence n’est plus toujours évidente.


Le flux tendu des échanges, induit par l’outil, en est un. En permettant des échanges avec sa communauté en tout temps et en tout lieu, Facebook a du coup fait entrer dans l’univers de la socialisation cette notion très pragmatique de « flux tendu », propre au « toyotisme », ce mode de gestion en temps réel de la production, très automobile, très japonais, dans les années 60 et dont l’esprit a depuis roulé plus loin.


Dans cet environnement, où pour confirmer notre existence nos fragments de vie doivent s’empiler les uns sur les autres, au moment où ils se produisent, il est désormais crucial de nourrir notre « mur » d’instants vécus, en temps réel, par l’entremise d’un « j’aime », du partage d’une photo, d’une vidéo, d’un commentaire, d’une approbation…


Ce culte de l’instant force l’abonné à penser d’abord à médiatiser son présent, plutôt que de le vivre pleinement, à prendre en photo son assiette au restaurant avant de la manger, mais le place aussi dans une logique de représentation permanente dans sa vie quotidienne ou professionnelle, puisqu’il est placé sous le regard numérique de ses « amis » et de leurs jugements éventuels. Lourd.


Amitié et publicité


Ce pragmatisme dans la socialisation n’est pas sans conséquence puisqu’il a permis à Facebook d’attiser ses projets commerciaux, en trouvant des points de convergence entre les amitiés numériques, les contenus qu’elles génèrent et la publicité. Preuve : la semaine dernière à Montréal, parler de la ville sur ce réseau risquait de faire apparaître un lien commercial appelant à répondre à un sondage d’opinion sur… Denis Coderre, le créateur d’un pseudo-mystère sur sa candidature à la mairie en 2013. Pour la poésie, la subtilité et le bon goût, c’est visiblement ailleurs qu’il faut aller voir.


Cette urgence d’exister et ses corollaires sont pour le moins troublants, y compris lorsqu’on regarde du côté des abonnés passifs de ce réseau - et ils sont nombreux - qui consacrent de nombreuses minutes chaque jour, à observer la vie des autres, à « sentir » dans la maison du voisin, à scruter avec un certain voyeurisme le quotidien « d’amis » plus que relatifs. Bien souvent, ils n’ont avec eux pas d’autres engagements affectifs que ce lien social numérique tissé dans cet environnement tellement bien balisé qu’on peut effectivement se demander comment font plusieurs pour s’y perdre à se point.


Or, tout comme la calorie vide, la socialisation sans paroles, sans affection, sans franchise et avec ce soupçon de perfidie ne peut pas être nutritive à la longue.


Anthony K. Tjan, qui tient un blogue sur le site du Harvard Business Review, se posait d’ailleurs la même question au début de l’année. L’homme qui reconnaissait avoir succombé, comme bien d’autres et sans autre forme de procès, à l’appel du tout numérique, laissait du coup présager ce que Facebook et Foursquare sont en train de vivre en ce moment. Comment ? En appelant ses contemporains à prendre leurs distances de ces outils pour renouer avec des conversations plus incarnées, plus profondes, moins pressées… Une idée qui donne envie de lever le pouce en l’air. Sans l’aide d’un index sur souris ou écran tactile, toutefois.


 

Sur Twitter : @FabienDeglise

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