C’est du sport ! - Têtes de séries

Point n’était besoin, en ce dimanche soir, de posséder une machine à voyager dans la quatrième dimension pour se sentir délicieusement transporté par-delà les âges vers une époque où les choses étaient plus simples, où il n’y avait pas de haut du corps ni de bas du corps parce qu’il n’y avait pas de blessés. Certes, il y avait des blessures, mais les gars jouaient quand même, car on ne trouvait pas 36 experts en santé à leurs trousses pour leur expliquer que tout en ce bas monde est dangereux, à commencer par la pratique du hockey sur glace de haut niveau. Ils fermaient leur gueule, souffraient en silence et n’exigeaient pas des millions pour se livrer à des activités ludiques.

Or donc, une bonne bataille générale entre Canadien et Sénateurs. Remarquez, on pourrait chipoter et dire qu’il s’agissait en fait de cinq bagarres individuelles puisqu’il n’y a pas eu de mêlée impliquant tout le monde où il aurait été loisible au combattant particulièrement salaud de s’en prendre à un rival par derrière, mais ne boudons pas notre plaisir de voir du hockey des séries, ainsi que le veut l’expression préférée des experts de tout acabit. Personne ne sait au juste en quoi le hockey des séries diffère du hockey ordinaire sinon que les experts semblent trois fois plus excités d’en voir et répètent trois fois plus souvent les mêmes commentaires qu’à l’accoutumée, mais il y a des choses qui ne s’expliquent pas, il faut les sentir ou c’est foutu, et le hockey des séries, ça se sent et c’est tout et il faut simplement savoir être en heureux d’en avoir.


Postulons donc aux fins de la démonstration qu’il s’agissait bien d’une bataille générale. Cela nous ramène à de grandes et belles heures du hockey, j’ai nommé la décennie 1970, et un peu aussi les années 1980, quand la chose était si fréquente qu’ils en ont fait le meilleur film de hockey jamais tourné. Le phénomène n’était pas exclusif à la Ligue nationale, ni n’était limité aux coups de poing. J’ai souvenance d’un reportage sur une joute chez les juniors qui mentionnait qu’un joueur conduit à l’hôpital s’était fait retirer des échardes des gencives : une charmante bagarre à coups de bâton s’était produite. Aujourd’hui, bien sûr, cela ne serait pas possible parce que le bois n’existe plus, mais il paraît que le composite ne donne pas sa place en matière de matériaux d’assaut.


Les années 1970. Examinons d’ailleurs comment l’altercation de dimanche s’est amorcée. En plein cela : par un violent coup de gouret de Ryan White à la cheville de Zack Smith. S’il ne s’agissait pas là d’une copie carbone de la frappe de Bobby Clarke qui avait fracturé la cheville de Valeri Kharlamov pendant la Série du siècle de 1972, je veux bien aller me placer physiquement entre Michel Therrien et Paul MacLean. C’était d’ailleurs ce que l’on appelle du hockey de série du siècle.


On pourra aussi faire remarquer qu’on n’a pas eu vraiment affaire à une bagarre générale pour une autre raison. Dans le temps, les bancs se vidaient et tous les joueurs entraient dans la danse. Maintenant, ils restent sagement à l’écart, craignant de lourdes sanctions. Non, tout bien considéré, ce n’est plus comme avant.


Mais une chose essentielle demeure : le hockey des séries ne serait pas du hockey des séries sans déclarations des séries, de préférence faites avec une tête d’enterrement. Ainsi lundi, on retrouvait sur le site de RDS dans les Internets les titres suivants : Francis Bouillon, « C’est un nouveau match demain », Carey Price, « Nous sommes encore dans cette série », et Michel Therrien, « On doit se concentrer à jouer au hockey ». De la très solide matière à réflexion au moment où le mental est si important.


La prochaine fois, nous verrons que même si les matchs impairs sont les plus importants, le match no 4 est maintenant le plus important, et que si Canadien le gagne, le match no 5 deviendra le plus important même si l’Ottawa aura gagné deux matchs impairs importants et Canadien deux matchs pairs pas importants. Ça non plus, ça ne s’explique pas.

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