Thérèse, Tom, Simon et Robert…

Au Placard, sur l’avenue du Mont-Royal, Dramaturges Éditeurs lance officiellement ce soir son nouveau titre, Thérèse, Tom et Simon…, ultime projet du regretté Robert Gravel et sorte de synthèse de ses questionnements sur le théâtre et le jeu de l’acteur. Le comédien et cofondateur du Théâtre expérimental de Montréal, du Nouveau Théâtre expérimental et de la Ligue nationale d’improvisation avait laissé ce texte inachevé lors de son décès, en août 1996, à l’âge de 51 ans.

On doit à plusieurs têtes la parution de cet objet dramatique d’exception, que son auteur considérait, tout comme ses autres pièces Durocher le milliardaire, L’homme qui n’avait plus d’amis et Il n’y a plus rien, comme des propositions de jeu davantage que comme des oeuvres littéraires. Après la mort de Gravel, les efforts de ses proches collaborateurs Diane Dubeau, Alexis Martin et Luc Senay à partir des multiples cahiers de notes et manuscrits laissés en friche avaient permis d’établir une version intégrale finalement créée à la scène en 1997.


L’idée de la présente publication reviendrait à Jean-Claude Coulbois, le documentariste qui vient en quelque sorte de passer quinze ans en compagnie du fantôme de Robert Gravel. Ce n’est que l’année dernière que cet acharné a finalement pu présenter son Mort subite d’un homme-théâtre, superbe portrait composé d’entrevues et d’images d’archives, phénix issu des cendres d’un film avorté mis en chantier au printemps de 1996. Gravel travaillait alors à la première version scénique de Thérèse, Tom et Simon…, qualifiée de « prodrome », terme désignant aussi bien un symptôme qu’un présage…


Le lieu comme personnage


Même lorsqu’il conçoit un livre, Coulbois reste réalisateur : en témoigne le format en cinémascope du livre, plan large qui épouse peut-être les proportions de l’imposante scénographie qu’avait conçue Jean Bard. Dans l’essai engagé qu’il signe en guise de préface à l’ouvrage, le cinéaste présente le décor, vue en coupe d’un immeuble à appartements « minutieusement reconstitué et savamment dépouillé », comme le personnage central de la pièce.


Dans cet immeuble habitent notamment Simon l’introverti, Thérèse la directrice d’un grand théâtre et Monsieur Brochu, le bonhomme qui débite à sa femme des anecdotes infâmes sur ses voisins, un personnage inspiré par le père de Gravel et immortalisé par Jacques L’Heureux. Dialogues et actions dramatiques sont d’une douloureuse insignifiance, témoignant des différentes couches d’un malaise collectif profond, d’un vide existentiel qui nourrit une présence qui gronde dans les murs, annonciatrice du carnage final.

 

Tragique moderne


Jean-Pierre Ronfard, grand interlocuteur de Gravel durant plus de vingt ans, a dit de son illustre cadet : « Il avait une vue assez triste de notre monde et une volonté, à la fois de traduire ce monde et de s’en abstraire ». Dans Mort subite d’un homme-théâtre, le même Ronfard, dont on s’ennuie depuis bientôt dix ans, déclare : « Le tragique grec, c’est l’excès de passion, et peut-être que le tragique moderne c’est l’absence de passion […] on est aux portes de l’enfer, mais un enfer blanc, il n’y a pas de flammes, un enfer gelé, un enfer de condos. Oh là là, alors là, on a une tragédie ». Au même instant défilent sur l’écran les angoissantes scènes finales de Thérèse…, soutenues par les sonorités cauchemardesques créées par Larsen Lupin.


La version DVD du documentaire de Coulbois, récemment nommé aux Jutra, contient en supplément presque quatre heures d’entretiens avec Ronfard, L’Heureux, Martin, Pol Pelletier, Guylaine Tremblay et d’autres venus témoigner de l’influence d’un créateur et animateur aux paradoxes multiples et féconds. On appelle ça des retailles grand luxe.