L’anti-libéral

Il n’y a pas que l’électorat que le nom de famille de Justin Trudeau ne laisse pas indifférent. Dans les rangs conservateurs, ceux qui connaissent bien Stephen Harper croient qu’il ne pourra pas résister à la tentation de se mesurer contre un Trudeau en 2015. Dans les calculs du premier ministre, le désir de terrasser un rival au nom célèbre pourrait compter autant sinon plus que le défi d’obtenir un quatrième mandat consécutif.

Des prédécesseurs conservateurs de M. Harper, comme Brian Mulroney ou Joe Clark, étaient fiers de porter une étiquette qui n’était pas libérale. Ils étaient déterminés à démontrer qu’elle était garante d’un meilleur produit politique. Mais ils n’étaient pas gênés pour autant de faire fructifier une partie de l’héritage libéral. En matière de politique étrangère par exemple, ils considéraient que ceux qui disaient qu’ils marchaient sur les traces de Lester B. Pearson leur faisaient un compliment.


Personne ne dira jamais la même chose du premier ministre Harper, dont la politique étrangère est en rupture avec un demi-siècle de tradition canadienne. Cette rupture tient finalement moins à sa vision géopolitique qu’à son code génétique politique.


Avant d’être un homme de droite, le chef conservateur actuel est un « anti-libéral ». Cette définition est à la clé de son comportement. Le règne de Pierre Elliott Trudeau a largement façonné sa personnalité politique. Il veut en être l’antithèse. Sa bête noire libérale lui inspire de plus vives passions que des figures cultes du mouvement conservateur, comme l’ancienne première ministre britannique Margaret Thatcher.


Si Stephen Harper aime tant la monarchie, c’est notamment parce que les libéraux de Pierre Trudeau ne l’aimaient pas beaucoup. S’il dépense tant d’énergie à mettre l’histoire militaire du Canada au premier plan, c’est qu’elle ne les intéressait pas tellement. Et s’il se méfie davantage des intellectuels que des idéologues, c’est, entre autres choses, parce que les libéraux ont toujours eu le réflexe inverse.


***


On dit souvent au sujet du chef conservateur qu’il est un grand stratège, mais il y a quelque chose de plus viscéral que rationnel dans sa volonté d’éradiquer le Parti libéral et son oeuvre du paysage canadien.


Il suffit pour le croire de prendre acte de l’énergie que met le gouvernement actuel à passer sous silence des anniversaires comme celui de la Charte des droits et libertés ou encore, plus récemment, de la décision infantile du premier ministre de ne pas passer de coup de fil à Justin Trudeau pour le féliciter pour sa victoire au leadership. (Il avait trouvé le temps d’appeler Pauline Marois lors du scrutin du 4 septembre.)


Depuis sept ans, l’allergie épidermique du gouvernement Harper à l’égard de pans autrement consensuels de l’héritage libéral l’éloigne de l’électorat plutôt que d’éloigner les Canadiens des valeurs libérales. Pour bon nombre d’électeurs - y compris des conservateurs -, le premier ministre jette le bébé avec l’eau du bain.


Ces dernières semaines, cette allergie a amené à donner le feu vert à la diffusion de publicités grinçantes (et agressantes !) contre Justin Trudeau. Jusqu’à présent, les attaques conservatrices ont eu un effet boomerang, et c’est l’image de Stephen Harper et de son parti, plutôt que celle du nouveau chef libéral, qui a été égratignée.


Ce n’est pas le message, selon lequel Justin Trudeau ne serait pas à la hauteur de la tâche de premier ministre, qui est mal ciblé, mais plutôt le moment psychologique - alors que l’électorat était d’humeur à laisser la chance à un coureur qu’il a regardé grandir - qui était mal choisi.


Un Stephen Harper à la tête plus froide aurait compris que, dans une bataille d’image, son auréole de premier ministre était son principal atout par rapport à Justin Trudeau et que l’éclat de ladite auréole importait davantage que la boue dont il était déterminé à éclabousser son adversaire.


Expérience faite, il aurait également su qu’au fil des deux années qui séparent encore le Canada des prochaines élections générales, un chef d’opposition a amplement le temps de renaître des cendres dans lesquelles s’acharne à l’enterrer prématurément le parti au pouvoir.


Contrairement à Stéphane Dion ou à Michael Ignatieff dont il pouvait être important de casser l’élan rapidement dans le contexte du calendrier serré d’un Parlement minoritaire, Justin Trudeau ne pose pas de menace immédiate aux conservateurs.


Dans le match Harper/Trudeau, le chef libéral a néanmoins remporté la première manche. Selon un sondage réalisé par Harris/Decima pour La Presse canadienne la semaine dernière, le PLC s’est taillé une avance de sept points dans les intentions de vote. Si le rêve de Stephen Harper de défaire un Trudeau se transforme en cauchemar d’ici 2015, sa manie de tirer sur tout ce qui porte une étiquette libérale y aura été pour beaucoup.


 

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

13 commentaires
  • Steve Brown - Inscrit 6 mai 2013 03 h 38

    Depuis les commissions d'enquêtes sur la corruption
    au québec la population est devenue anti-libéral.

    Steve Brown
    Charny

    • Éric D'Alo - Inscrit 6 mai 2013 19 h 26

      Il faudrait, par contre, qu'elle arrête d'être NPDiste...

  • Marcel Bernier - Inscrit 6 mai 2013 03 h 45

    Par pur respect de soi...

    C'est à peu près la seule chose qui nous relie à ce dinosaure de la politique : être anti-libéral viscéral, mais pour d'autres raisons. Le rapatriement unilatéral de la Constitution et le Scandale des commandites resteront à jamais gravés dans notre mémoire.

    • Pascal Normandin - Inscrit 6 mai 2013 13 h 53

      Monsieur Bernier

      Je suis désolé de devoir vous contredire mais "au jour d'aujourd'hui", mai 2013, en pleine commission Charbonneau, le rapatriement de la constitution et le scandale des commandites sont probablement les toutes dernières préoccupations des Québécois, sur une trrrrès longue liste...

      Que réponderiez-vous à quelqu'un qui vous dit que vous vivez dans le
      passé?...

      À preuve, s'il y avait des élections aujourd'hui, aux trois palier de gouvernements (les sondages sont unanimes) il y aurait Justin Trudeau au fédéral, Philippe Couillard au provincial et Denis Coderre à la mairie de Montréal.

      Anti-Libéral, le Québec? Elle est bonne celle-là!

    • Steve Brown - Inscrit 6 mai 2013 17 h 55

      Monsieur, les commissions d'enquêtes sont là pour enseigner. Je partage votre opinion.

      "Connaître le passé est une manière de s'en libérer."
      -Raymond Aron

    • Denis Miron - Inscrit 7 mai 2013 06 h 28

      @ Pascal Normandin

      «Que réponderiez-vous à quelqu'un qui vous dit que vous vivez dans le
      passé?...»

      Ignorer le passé conduit à répéter incessamment les mêmes erreurs.
      L'alzheimer est une maladiede dégénérescence autant au plan individuel que collectif et conduit fatalement à une mort prématurée

  • Michel Lebel - Abonné 6 mai 2013 06 h 12

    Il a fait son temps.

    Stephen Harper a largement fait son temps. Il a donné tout ce qu'il pouvait, soit assez peu. Il est à souhaiter qu'il perde les prochaines élections. Pour le plus grand bien du Canada et de la politique en général. Ce qui laissera à Stephen Harper tout le temps pour devenir un grand historien du hockey...


    Michel Lebel

    • Carroll Roy - Inscrit 7 mai 2013 11 h 36

      Wow... enfin le bon sens prime Peut-être que dans les archives, pas celles du rapatriement de la constitution, harper y trouvera une équipe royale...Les Paradis, Blaney (?) et cie patinent tellement bien.

  • Lise St-Laurent - Inscrite 6 mai 2013 10 h 14

    Si monsieur Harper vise un autre mandat afin d'en finir avec l'ère Trudeau, cela nous donnera l'occasion de voir si le NPD va tenir la route. On risque de voir l'opposition officielle en Justin Trudeau, ce qui représente un passage obligé avant d'accéder à la plus haute marche du podium. Laisser la place aux jeunes pour faire en sorte qu'on incitera d'autres à s'impliquer est loin de me déplaire. Je trouve que tranquillement on changera le visage de la politique tout en améliorant notre façon de faire. On a vu celui-ci s'opérer quand Obama s'est pointé à la Maison Blanche et l'ère des réseaux sociaux est arrivé avec celui-ci. Je souhaite ce vent de fraîcheur ça nous sortira de notre train-train actuel.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 6 mai 2013 13 h 20

      Ce vent de fraîcheur a parfois des odeus suspectes...

      Tel que le dit si bien M. François Desjardonc "Tout le monde a besoin de tout le monde." Et j'ajouterai la jeunesse, comme la beauté et la richesse ne témoigne de rien, sinon d'elle même.

      Obama était relativement jeune, plutôt bel homme et Noir, de surcroit, ce qui n'était pas négligeable dans un pays au passé trouble et c'est peu dire, à cet égard. Mais il n'était pas parfait, et Gill Courtemache, dieu ait son âme, l'a bien vu avant même son élection.

      Il souligna deux choses au départ: qu'Obama, qui contrairement à ces adversaires ne terminait pas ses discours par God bless América, a fini par le faire. Mais plus grave, il n'a jamais défini, dans cette période électorale, ce qu'il entendait proposer exactement comme système de santé, alors la droite l'a fait à sa place et l'appui à cette mesure essentielle à fondu à vue d'oeil. On peut penser aussi au fait qu'il n'a pas non plus fermé tel que promis Guantanamo et je passe outre à d'autres promesse.

      Pourtant le pire était à venir: lors de la crise financière à la fin de son mandat et au début de l'autre il a refusé de taxer les plus riches. Dans un cas comme dans l'autre ses politiques ont défavorisé une seule classe, la classe moyenne, et dans le premier cas la pseudo réforme a profiter... aux compagnie d'assurance.

      Alors je me répète la jeunesse ne témoigne que d'elle-même et des vertus qu'on lui prête... souvent à tort.

  • Sylvain Martine - Inscrit 6 mai 2013 11 h 16

    Mme Marois, simple première ministre...

    Votre comparaison entre «la décision infantile du premier ministre de ne pas passer de coup de fil à Justin Trudeau pour le féliciter pour sa victoire au leadership» et le fait que Stephen Harper «avait trouvé le temps d’appeler Pauline Marois lors du scrutin du 4 septembre», attitude que vous placer même entre parenthèses, est étonnante de mon point de vue. Madame Marois était devenue première ministre du Québec. Il s'est montré respectueux (un peu plus que vous).

    Sylvain Martine, Beloeil.

    • Christian Ouellet - Inscrit 6 mai 2013 13 h 09

      bien vue

    • Gaston Boivin - Abonné 7 mai 2013 00 h 32

      Bien dit,... avec pertinence et justesse!