Le pape François - Une pensée critique étonnante, même au Québec

Quelques homélies et conférences du pape François, rédigées lorsqu’il était archevêque de Buenos Aires, viennent d’être publiées par le Vatican et l’Église de France. Ces textes permettent de mieux comprendre les positions du religieux sur différents enjeux.
Photo: Agence France-Presse (photo) Osservatore Romano Quelques homélies et conférences du pape François, rédigées lorsqu’il était archevêque de Buenos Aires, viennent d’être publiées par le Vatican et l’Église de France. Ces textes permettent de mieux comprendre les positions du religieux sur différents enjeux.

Sitôt Jorge Mario Bergoglio élu pape, conservateurs et progressistes - termes devenus courants en milieu religieux - se sont hâtés d’en examiner les positions prises à titre d’archevêque de Buenos Aires, dans cette Argentine catholique à l’histoire si tourmentée. Pour faire mieux connaître le « pape François », le Vatican et l’Église de France viennent de publier quelques-unes de ses dernières homélies et conférences. On y trouve une pensée critique dont l’actualité trouve parfois un écho étonnant jusqu’au… Québec.

Dans un texte de 2010, l’archevêque de formation jésuite incitait le clergé du pays à répondre à « l’immense défi » des mégapoles modernes, à partir non pas de « préjugés éthiques ou culturels », mais de la foi. « Le chrétien d’aujourd’hui, rappelle Bergoglio avec les évêques argentins, n’est plus en première ligne de la production culturelle, mais il en reçoit l’influence et les impacts. » Pourtant, l’Église des premiers temps, ajoute-t-il, s’est développée dans les grandes villes de son époque.


Aux ecclésiastiques qui ont « peur » de la vie urbaine, qui ont tendance à « se refermer sur de vieilles méthodes » ou à adopter une « attitude défensive », il cite un « psaume » des évêques du pays, où la « cité resplendit comme un lieu de rencontre » : Les villes permettent d’établir des liens de fraternité, de solidarité et d’universalité. L’être humain y est appelé à aller toujours plus loin dans la rencontre de l’autre, à vivre avec celui qui est différent, à l’accepter et à en être accepté.


Cette ouverture aux autres n’empêchait pas l’archevêque de Buenos Aires de voir les limites et les dangers des grandes villes. On peut y vivre isolé, attendant du courrier électronique d’être connecté, mais « virtuellement seulement ». Ou emmuré « dans les bastions de sa propre nostalgie » ou de la « soif de fouiner ». Le futur pape ne manque pas de formules frappantes. Même les journalistes ont droit à une mention sur leur regard avide de « voir ce qui s’est passé aujourd’hui ».


Dans une autre homélie, Bergoglio ne craint pas de dénoncer les plaies scandaleuses de Buenos Aires, où des gens jugés improductifs sont « mis au rebut ». Il ne suffit pas de prier, dit-il, citant la Bible : « Crie à pleine gorge et sans peur. » Il vise directement la traite des êtres humains dans les ateliers clandestins, parmi les chiffonniers et dans les milieux de la drogue et de la prostitution, ajoutant « ce monde des pots-de-vin qui couvre tout et rend tout ceci possible ».


Ailleurs, invoquant l’histoire de l’Argentine lors de la fête nationale le 25 mai 2012, l’archevêque, sans cacher les différences et les erreurs des fondateurs du pays, souligne les sacrifices qui ont édifié cette nation. « La sueur et le sang, les reniements et bannissements écrivent les pages de notre histoire. » Si haines fratricides et ambitions personnelles ne purent finalement l’emporter, néanmoins l’intérêt personnel reste une menace, qu’il mesure à l’aune de l’amour « gratuit et sans limite » proposé par Jésus.


« Sur quoi d’autre fonder l’éthique, si ce n’est sur l’intérêt que “l’autre” et les “autres” éveillent en moi ? Il en est ainsi si l’amour est ma conviction et mon attitude première, c’est-à-dire si j’accepte la “folie” proposée par Jésus. » L’idée que l’intégrité, la conscience sociale et la solidarité humaine puissent aussi se trouver chez des incroyants est par contre évoquée dans les Dernières conversations de feu Carlo Maria Martini (parues chez Novalis), cet autre archevêque jésuite qui faillit devenir pape.


On ne se surprendra pas des vues de Bergoglio sur le néolibéralisme, qui en vient à rejeter les personnes qui n’ont pas de valeur productive ou exploitable. « La crise socio-économique et l’augmentation de la pauvreté qui s’ensuit sont provoquées par les politiques inspirées des formes de néolibéralisme qui considèrent le profit et la loi du marché comme les paramètres absolus, au détriment de la dignité des individus et des peuples. »


Mais l’Argentine est aussi une illustration des conséquences où mènent « l’appétit vorace du pouvoir », les intérêts personnels « imposés comme un absolu » et le « dénigrement de celui qui ne pense pas comme soi » : endormissement des consciences, négligence des besoins des démunis. Quel pays, même riche et démocratique, peut se targuer aujourd’hui d’y échapper ? Ou de ne pas imposer pareilles misères économiques et morales ailleurs sur la planète ?


Ce jésuite de formation n’est pas dupe, non plus, des doctrines qui utilisent le nom de Dieu pour dominer et opprimer. Versé en anthropologie, il paraît cependant en terrain moins solide quand il s’agit des conceptions archaïques qui ne voient de sexualité humaine que dans la famille « traditionnelle ». Devenu pape dans une Église que ses prédécesseurs ont fermée à tout débat sur cette question et sur d’autres, il aura fort à faire pour élargir le royaume de « l’amour qui sauve ».


La force de ce pape argentin réside manifestement dans une théologie d’approche plus évangélique, une critique intelligente du monde moderne, une expérience personnelle des crises économiques et politiques qui frappent les sociétés contemporaines. Cela tranche fortement avec la culture dépassée sinon fermée qui en est venue à dominer la hiérarchie catholique à Rome et dans les trop nombreux pays où son pouvoir prédomine encore.


Plus qu’une « réforme » d’un Vatican discrédité par trop de scandales, le test du pape François sera-t-il le passage au crible de sa propre foi évangélique d’un pouvoir ecclésiastique devenu à son tour un symbole d’abus d’autorité ?


 

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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