Médias - En quête de journalisme d’enquête

Les journalistes n’arrêtent pas de se féliciter pour les enquêtes qui ont contribué à la création de la commission Charbonneau. Ont-ils raison ?

Les audiences accumulent tellement de révélations inconcevables qu’il faut aussi oser poser la question inverse : au fond, les instances de surveillance, de protection et de critique de la société, y compris les médias, ont-ils vraiment joué pleinement leur rôle au cours des dernières années ?


Le chien de garde a aboyé, certes, et merci. Mais n’était-ce pas trop peu et très tard ?


Un proverbe chinois dit qu’il faut nous-même mettre en évidence nos défauts et laisser le soin aux autres de vanter nos qualités. Sage conseil. Les journalistes ont plutôt l’habitude de subir les foudres d’à peu près tout le monde. Normal : ils tirent dans le tas, et le tas réplique.


Pour compenser, les membres de l’ignoble profession ont tendance à s’autocongratuler. Les plus vantards parlent du quatrième pouvoir. Les plus présomptueux se voient en cerbères de la démocratie. Les moins ignares évoquent la fabrication de l’opinion ou le principe de publicité.


Il faut toujours se méfier des idéologies corporatistes. Le pharmacien ne vend pas des pilules, des chips et du maquillage : il guérit son prochain. Le reporter, lui, se voit donc en guichetier de la vérité, à tout le moins en révélateur de secrets enfouis par des coquins.


Notre Grande Noirceur


Ces précautions prises et tout cela admis, il faut bien reconnaître que des enquêtes journalistiques ont effectivement alimenté les questions à l’Assemblée nationale et stimulé la pression populaire qui a fini par obtenir la mise en place de la commission Charbonneau par un gouvernement qui n’en voulait pas. C’est délicat de se vanter, mais bon, il faut ce qu’il faut alors vraiment, bravo.


En même temps, les révélations quotidiennes des audiences font prendre conscience de l’ampleur himalayenne des tripatouillages. La débauche dépasse tout ce que les plus pessimistes imaginaient. Le dernier témoin, Gilles Cloutier a déballé un sac tellement plein de magouilles, certaines vieilles de plusieurs décennies, qu’on se croirait revenu au temps de Duplessis dans la belle province du copinage à tous les étages.


Certaines de ces manoeuvres frauduleuses avaient déjà été mises au jour par les médias. Encore une fois merci. Beaucoup d’autres non. Et tant pis. Le propre de cet univers sale, c’est de fonctionner en catimini. On peut donc se réjouir des révélations faites par des journalistes enquêteurs. On peut aussi se demander pourquoi les médias n’ont pas fait plus d’efforts pour sortir encore plus d’histoires juteuses.


La grande concentration des médias joue-t-elle en défaveur des enquêtes ? Le groupe Québecor, par exemple, le plus puissant du Québec, a-t-il pleinement assumé son rôle de leader de l’information en cette matière ? Ses médias consacrent bien plus d’efforts à la convergence de ses industries culturelles qu’à la traque des crapules des affaires. En plus, Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec ont diminué leurs ressources journalistiques internes pendant et depuis les récents et très longs conflits de travail.


Les révélations de la commission Charbonneau font aussi prendre conscience de la faiblesse crasse des couvertures médiatiques de proximité. Les radios, qui ont tant compté pour l’information locale au XXe siècle, se contentent maintenant de relayer et de commenter les nouvelles des autres médias. Laval, une ville qui serait à son aise en Sicile, est laissée sans couverture, ou presque. Les banlieues plus périphériques semblent encore moins surveillées.


Y a-t-il seulement assez de journalistes d’enquête au Québec ? Radio-Canada a sa cellule spécialisée, efficace et enviée. La Presse aussi. Il y a des efforts moins probants au sein des autres médias, dont Le Devoir, on ne se contera pas d’histoire et à d’autres de passer le plumeau. Tout compte fait, il n’y a qu’une poignée de vrais de vrais pros dans ce créneau exigeant alors que le nombre des affaires pourrait justifier la constitution d’un Canard enchaîné ou d’un Médiapart à la québécoise.


Ce pure player a compris que, pour devenir une des consciences de son temps, il devait miser sur l’analyse et l’enquête, tout le reste, déjà disponible gratuitement en ligne, ne valant plus grand-chose, enfin pour la société. Seulement, pour arriver à suivre cet exemple qui ne nécessite pas des fortunes, il faut une vision, de l’ascendant professionnel et des employés hyperqualifiés. S’il y a peu de journalistes d’enquête au Québec, il semble y avoir encore moins de patrons de presse éclairés…

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