Excès et glorification

Dans l’après-midi du 22 novembre 1963, après avoir tiré sur le président John F. Kennedy avec un fusil depuis le sixième étage d’un entrepôt, Lee Harvey Oswald a pris la fuite dans les rues de Dallas, au Texas. Alors que le choc résonnait à travers la nation, l’assassin parcourut la ville en autobus, en taxi et à pied. Recherché par la police, il tua un agent avec un revolver avant de se réfugier dans un cinéma où jouait War Is Hell, un film présenté hors compétition au Festival de Cannes. Par bonheur, un citoyen alerte, gérant d’un magasin de chaussures, remarqua le fugitif, visiblement nerveux, en train de se glisser dans le cinéma sans payer son billet. Ce brave marchand en informa le vendeur de billets, qui alerta la police. Oswald fut bel et bien arrêté, assis dans un fauteuil à l’arrière de la salle et toujours armé, moins d’une heure et demie après avoir bouleversé le monde entier.

Je rappelle ces détails afin d’accentuer le contraste avec la chasse à l’homme suivant l’attentat terroriste à Boston. Toute comparaison est odieuse, il est vrai. Mais, dans ce cas-là, elle permet de souligner combien l’Amérique a changé pour le pire ; depuis l’assassinat de Kennedy, bien sûr, mais surtout depuis le 11 septembre 2001.


Comment se fait-il qu’une région de plusieurs millions de citoyens ait pu être bouclée toute une journée sans que personne proteste contre la décision - essentiellement militaire - prise par des officiels civils ? Je ne dis pas que le gouverneur, Deval Patrick, rêvait d’un coup d’État qui l’installerait à la tête du nouveau royaume du Massachusetts. Mais, jusqu’à présent, je n’ai pas entendu un seul expert pouvant démontrer que le fait d’avoir enfermé la population de Watertown et de Boston ait aidé les forces de l’ordre à retrouver plus vite le frère cadet du duo Tsarnaev. Au contraire, c’est seulement après que le couvre-feu a été levé que David Henneberry est sorti de sa maison et a découvert la toile goudronnée de son bateau, garé dans son jardin, tachée par le sang de Djokhar.


Les différences entre la situation politique à Dallas en 1963 et celle de Boston en 2013 sont peut-être évidentes, mais j’insiste sur ce point : la non-fermeture de la deuxième ville du Texas - où, contrairement à Boston, les autobus, les taxis, les piétons et les amateurs de cinéma avaient continué à circuler - n’a pas empêché l’arrestation rapide d’un assassin dangereux qui a traumatisé l’Amérique jusqu’au tréfonds de son âme collective.


Là, comme à Boston, un agent de police a été tué par le fugitif après la terreur semée par le crime initial. Toutefois, les soldats de la Garde nationale n’ont pas envahi les lieux publics de Dallas ; des blindés n’ont pas défilé autour de Dealey Plaza. Comme l’a dit le professeur de droit Emilio Viano à Dimanche magazine, la réponse des forces de l’ordre à Boston était « presque un exercice militaire » pour démontrer avant tout « ce qu’on peut faire aujourd’hui avec la coopération des forces de police fédérale, de la Ville, de l’État et des militaires ». Bref, un exercice qui portait plus sur l’intimidation symbolique que sur le vrai travail de police.


Peu nombreux sont ceux qui ont protesté contre la conduite du gouvernement durant la crise ; inexistants sont les dissidents qui ont pu prendre la parole sur les plateaux des grandes émissions de télévision et de radio. En fait, les voix contradictoires se sont limitées à des figures marginalisées, comme le libertaire Ron Paul et le réformiste Ralph Nader : Paul a qualifié les manoeuvres des autorités d’« occupation de mode militaire » digne d’un « État policier ».


Nader, lui non plus, n’a pas mâché ses mots. Selon son voisin Albrecht Ammon, l’aîné des Tsarnaev a déclaré que les États-Unis « étaient toujours un pouvoir colonial » et que « la plupart des victimes en Afghanistan et en Irak étaient des spectateurs fusillés par des soldats américains ». Sans pour autant excuser les actions des frères assassins, Nader a déclaré que « depuis les régions d’outre-mer, le message de Boston est que, jusqu’à présent, les boutons high-tech étaient uniquement pressés par les opérateurs de drones contre eux. Après Boston, ils peuvent voir que d’autres boutons low-tech peuvent maintenant être pressés en Amérique contre des rassemblements d’innocents ».


J’irais même plus loin : un des coupables a été arrêté grâce à la vigilance d’un citoyen. Le déploiement démesuré de la sécurité d’État aura, en définitive, contribué à glorifier l’attentat.


 

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

12 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 mai 2013 05 h 35

    En aparté

    Rome aussi ne brillait que par son armée et il n'y a pas de Rubicon en Amérique (qui fut traversé tout de même par le père de notre religion romaine).

    C'est bien de ramener le débat au temps de Kennedy, car c'est à partir de ce moment que le militaire à prit le contrôle aux États. Vieilles chicanes à l'américaine.

  • Daniel Houx - Inscrit 6 mai 2013 07 h 11

    Loi des mesures de guerre

    Cet épisode ressemble passablement à notre crise d'octobre 1970 où les autorités se servent de gros canons pour essayer d'écraser une mouche.

  • François Dugal - Inscrit 6 mai 2013 08 h 03

    Irak et Afghanistan

    Combien y a-t-il eu de morts civils en Irak et en Afghanistan?

  • Gaston Carmichael - Inscrit 6 mai 2013 08 h 09

    Des munitions pour la NRA

    La NRA veux que chaque américain soit armé pour se défendre contre un éventuel état-policier. Votre chronique apporte donc de l'eau au moulin.

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 6 mai 2013 23 h 06

      À mon avis, la NRA utilise cet argument politique (les citoyens ont le droit de renverser un régime étatique tyrannique) pour mobiliser autour de leur cause et créer diversion. Car la vraie raison de l'acharnement de ce lobby, c'est de défendre les intérêts des grandes compagnies d'armement, le complexe militaro-industriel. C'est moins sexy, disons...

      De plus, le lien entre une dénonciation à mon avis fort juste d'une tendance à l'État policier et la rhétorique pro-armes est faible pour ne pas dire fallacieuse. En aucun cas des types comme MacArthur et Nader ne prône le renversement par la force du régime en place.

  • Jacques-Hugues Bérubé - Inscrit 6 mai 2013 08 h 19

    Quelques points...

    Intéressant article. J'ai aussi trouvé qu'il était exagéré de boucler tout un quartier pour retrouver une personne, toute dangereuse qu'elle ait pu être. Quelques petites précisions : JFK a été assassiné le 22 novembre et non le 21 et Lee Harvey Oswald avait unw carabine (longue portée) et non un fusil. Et oui, on l'a capturé, mais on n'a jamais capturé, ni identifié le 2e assassin, qui a tiré par devant, de la droite, comme le prouve le film amateur du citoyen Abraham Zapruder.

    • Frédéric Jeanbart - Inscrit 6 mai 2013 14 h 49

      C'est parce qu'on ne recherchait pas ce "deuxième assassin", qui ne semblait pas faire partie du scénaro officiel. Un seul suffisait il faut croire, parfois les instincts de vengeance (ou que sais-je d'autre) prenant le pas sur celui de la justice..