Perspectives - Le principe d’Hippocrate

Provoquée par l’insouciance des gouvernements et les excès des banques, la crise de l’endettement commanderait, enfin, un peu plus de prudence et de modération.

Pour ceux qui en douteraient encore, sachez que les mesures d’austérité en vigueur en Europe et aux États-Unis font mal. Ce ne sont pas seulement les manifestants du 1er mai qui l’ont dit, la semaine dernière, mais aussi la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne qui ont, toutes deux, annoncé qu’elles étaient prêtes à assouplir encore un peu leurs politiques monétaires déjà très accommodantes dans l’espoir d’insuffler un peu d’oxygène à leurs économies respectives.


La nouvelle est arrivée quelques jours seulement après la découverte d’une grossière erreur méthodologique dans une étude scientifique largement citée par les défenseurs de l’austérité et alors que les perspectives de reprise économique dans les pays riches restent bien sombres et que le chômage en Europe vole de record en record depuis des mois.


Si le but recherché par toutes ces compressions budgétaires était, dans un premier temps, une réduction de l’endettement des gouvernements, afin qu’elle ouvre, par la suite, la porte à un retour de la croissance, disons que les choses sont également mal engagées, la morosité économique semblant condamner le niveau d’endettement de la plupart des pays riches à croître aussi loin que les prévisionnistes osent regarder.


Cet échec ne devrait pas surprendre quiconque a fait ses devoirs sur le sujet. Si tout le monde conviendra qu’un gouvernement ne peut pas éternellement avoir plus de dépenses qu’il n’a de revenus, tout le monde devrait aussi savoir, depuis la Grande Dépression et Keynes, que les périodes de ralentissement économique sont les pires moments pour adopter des mesures d’austérité. Le problème mérite d’autant plus qu’on s’y attaque intelligemment qu’il n’est pas circonstanciel, mais profondément enraciné dans la grande majorité des pays développés où, depuis au moins quarante ans, on a pris la mauvaise habitude d’augmenter son endettement durant les années de vaches maigres sans le réduire après le retour de la prospérité.


Tout le monde devrait aussi avoir compris, maintenant, que si un pays comme le Canada a su effacer rapidement son déficit budgétaire et relancer son économie dans les années 90, c’est parce qu’il a vu ses exportations exploser grâce à la chute de sa monnaie et à la forte croissance économique de son voisin américain. On ne peut pas améliorer si facilement sa compétitivité économique lorsqu’on est un pays de la zone euro et qu’on partage la même monnaie que ses principaux partenaires commerciaux, que l’économie de ces derniers ne se porte pas mieux que la nôtre. Qui plus est, lorsque l’économie américaine n’est pas non plus en état de nous acheter nos produits et que l’Asie affiche déjà d’importants surplus commerciaux.


On peut aussi essayer d’améliorer sa compétitivité en réduisant les coûts, pour les entreprises, de sa main-d’oeuvre, de sa réglementation et de sa fiscalité, mais le danger est de s’engager, alors, dans une surenchère à la baisse avec ses voisins. La meilleure façon de faire est malheureusement aussi la plus difficile et exige souvent un effort financier des gouvernements. Il s’agit d’améliorer sa productivité et sa capacité d’innovation.


La sanction populaire


L’entêtement de certains à imposer aux autres et, même, à s’imposer à eux-mêmes des politiques d’austérité tout aussi pénibles qu’inefficaces semble défier l’entendement. Leurs critiques attribuent cela à de l’auto-aveuglement idéologique attribuable à une trop longue exposition aux théories néolibérales. D’autres y voient l’expression de valeurs presque morales selon lesquelles la souffrance serait bonne et qu’il faudrait payer pour ses fautes. Certains pensent que la droite profite simplement de la situation pour défaire une partie du filet social. D’autres, enfin, croient que toutes ces décisions sont prises par des élites économiques et intellectuelles bien à l’abri de la réalité concrète de la crise et des effets de leur propre médecine.


L’impact de leurs mesures sur les populations est malgré tout en train de les rattraper. D’une part, parce que l’un des objectifs de la rigueur budgétaire est de redonner confiance aux consommateurs afin qu’ils se remettent à faire tourner l’économie, mais que c’est le contraire qui arrive tellement cette rigueur et ses conséquences leur font peur. D’autre part, parce que les gouvernements sont constitués d’élus et que s’ils ne veulent pas perdre à leur tour leur emploi, ils ont tout intérêt à ne pas passer outre trop longtemps à la grogne populaire.


D’un autre côté, plusieurs gouvernements sont véritablement trop endettés pour se rembarquer, à l’inverse, dans d’ambitieux programmes de relance économique, observe ce mois-ci l’économiste américain Mark Blyth dans la revue Foreign Affairs. « Mais pas besoin d’en faire autant. Il suffirait de commencer par s’imposer le premier principe d’Hippocrate. Celui qui dit : d’abord, s’assurer de ne pas empirer les choses. »

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