Obama en Amérique latine

Il y a déjà un certain temps que l’Amérique latine - Mexique, Amérique centrale et Amérique du Sud - n’est plus l’arrière-cour des Yankees, et que Washington n’y fait plus la pluie et le beau temps.

Entre les États-Unis et l’immense sous-continent au sud du Rio Grande, le XXIe siècle a commencé par un éloignement réciproque assez marqué, le Nord et le Sud se tournant radicalement le dos. George W. Bush, installé en 2001 en promettant un rapprochement avec le Mexique, n’a pas eu le temps de dire « ouf ! », que les bourrasques de l’Histoire l’entraînaient à l’autre bout du monde, à faire la chasse aux terroristes et aux fantômes afghano-pakistano-irakiens. Oublié, le Mexique « partenaire essentiel »… Oublié, le libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu…


C’est la décennie, en effet, où la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), si mal lancée à Québec en avril 2001, faisait « pschitt » et sombrait dans l’oubli. Où la plupart des pays d’Amérique latine consolidaient leurs démocraties nouvelles et faisaient le choix - sans aller jusqu’à rompre avec Washington - de réorienter leur commerce et leurs relations privilégiées vers les voisins latinos (Mercosur, Pacte andin et autres ALBA) ou, bien plus loin, vers l’Asie.


De sorte qu’en 2013, les diatribes antiaméricaines que l’on entend encore dans la bouche d’un Nicolas Maduro (Venezuela) ou d’un Evo Morales (Bolivie) apparaissent comme des survivances d’une autre époque. Elles ne reflètent pas la confiance nouvelle de nations latino-américaines qui ne sentent plus le besoin, aujourd’hui, de regarder prioritairement vers Washington, que ce soit comme source d’inspiration ou de récriminations. Il y a un certain temps déjà que le bonheur et le malheur de la grande majorité des Latinos ne passent plus par le nord du Rio Grande. Même le flux des réfugiés et immigrants illégaux aux États-Unis, qui était énorme à la fin des années 1990 et au début des années 2000, s’est appréciablement ralenti depuis 2005.


***


Telle est la toile de fond du voyage éclair que Barack Obama vient d’effectuer à Mexico et à San José du Costa Rica.


Le Mexique est certes un cas particulier, puisque ce pays frontalier des États-Unis, malgré la négligence politique des années Bush, a fait depuis 2007 cause commune avec Washington dans la lutte contre le trafic de la drogue (initiative de Mérida). Une lutte obsessionnelle, frontale, violente contre les cartels, qui pour le président Felipe Calderon s’est soldée par 70 000 morts et un constat d’échec assez retentissant, puisque les flux transfrontaliers de narcotiques se maintiennent… alors même que l’immigration devient moins massive.


Résultat : le « vieux-nouveau » régime d’Enrique Peña Nieto, du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui a reconquis l’an dernier la présidence après douze ans de purgatoire, s’est installé en promettant une attitude plus ferme et plus « patriotique » face aux États-Unis (notamment dans la coordination des opérations conjointes anticartels, où les Américains en menaient très, très large), et une moindre insistance sur les opérations spectaculaires contre les gangs, où le spectacle des arrestations semblait parfois importer plus que les résultats tangibles.


Sur la question des responsabilités face au trafic de drogue, on a entendu, ce week-end à San José, un étonnant mea-culpa américain : « Nous reconnaissons, a dit Barack Obama, que […] la plus grande partie de la violence dans la région est due à la demande de drogue émanant […] des États-Unis. » Mais le plus remarquable de la rencontre de Mexico, c’est sans doute le souhait mexicain de recentrer la relation États-Unis -Mexique sur le développement économique plutôt que sur l’obsession sécuritaire et une guerre tonitruante contre la drogue (que même M. Obama appuyait à fond il y a quatre ans). Message reçu cinq sur cinq par Washington : un vrai changement de discours.


Un changement d’autant plus appréciable qu’il y a, aujourd’hui, un autre Mexique que celui de la corruption et de la guerre des cartels : un Mexique en plein essor économique (+ 4 % en 2012, le double dans l’État du Nuevo Leon, au nord-est du pays), et que Peña Nieto prétend arracher à la pauvreté.


Au Mexique et en Amérique centrale, l’insécurité, la misère, la présence de gangs mafieux, restent des obsessions et de légitimes objets d’indignation. Mais l’espoir, aujourd’hui, naît d’une relation apaisée et plus modeste avec les États-Unis, et d’une croissance proprement latino-américaine, dont les phares s’appellent désormais São Paulo, Monterrey, Medellín…