Les fantômes du passé

Au départ, une impression de déjà-vu. Va-t-on dépasser le cliché du roman autocomplaisant qui met en scène un écrivain en train de se regarder le nombril? C’est bien un écrivain qui raconte. Qui se raconte. Un écrivain désabusé, qui plus est.


Le prétexte : on l’a invité dans un salon du livre en région éloignée. Et il n’a aucune envie d’être là. C’est pourtant un retour aux sources pour lui. À 55 ans, ce bourlingueur amoureux de l’Afrique revient sur la Côte-Nord où il a grandi.


Pas d’attendrissement, pas même un petit pincement au coeur. Aucune émotion. Rien. Il ne ressent rien tandis qu’il foule, près de 40 ans après son départ, le sol de ses jeunes années. Mais ça ne saurait tarder, se dit-on. Sinon, il n’y aurait pas de roman, n’est-ce pas ?


On ne revient pas impunément sur les traces de son passé. Combien de romans écrits là-dessus ? Combien de chansons ? Pensez à Dany Laferrière. Oui, bon, la Côte-Nord n’est pas Haïti. Mais quand même. Prenez Richard Desjardins : « Revenir d’exil comporte des risques… » Si ça vaut pour l’Abitibi, pourquoi pas pour la Côte-Nord ?


Notre écrivain va-t-il retrouver des visages connus, vous pensez ? Bien sûr que oui. Il aura beau vouloir les éviter, on viendra à lui. Normal : il est la vedette du salon du livre.


On l’a vu à la télé, à peu près tout le monde dans la région sait qui il est, même ceux qui n’ont jamais ouvert un de ses livres. Ce n’est pas rien, quand même, le p’tit gars du coin qui vient de recevoir un prix littéraire canadien prestigieux.


Le titre du roman primé : L’homme de partout. Un livre directement inspiré de la vie de l’écrivain. Ce qui ne veut pas dire que tout est vrai, évidemment. Il s’en explique ainsi, sans faire de chichi : « Biographie romancée, roman biographique, autofiction… Appelle ça comme tu voudras, le principe c’est de raconter sa vie tout en ne racontant pas sa vie. »


Mise en abyme ici : L’homme de partout est aussi le titre du roman que l’on tient entre les mains. L’auteur, Camille Bouchard, vient de la Côte-Nord, il est dans la cinquantaine avancée, il a parcouru plusieurs pays et il a déjà obtenu un Prix du Gouverneur général - pour un roman jeunesse cependant, sa spécialité. Ah oui, en 2010, il était président d’honneur du Salon du livre de la Côte-Nord. Pour le reste, on aura compris : « le principe c’est de raconter sa vie tout en ne racontant pas sa vie ».


Alors voilà, cet écrivain de la Côte-Nord qui revient au bercail auréolé de gloire attire tous les regards, on se précipite vers lui. Même la vieille dame rabougrie qui se présente comme son ancienne prof d’anglais et qui n’évoque absolument rien dans sa mémoire à lui tente de l’accaparer.


Simple moment de diversion, en fait. Mais qui en dit long sur l’état d’esprit de l’écrivain : rien à foutre de celle-là. Et de qui que ce soit d’autre autour. Plus rien à voir avec ces gens-là. Vraiment ? Il y a bien sûr quelqu’un dans le paysage qui va faire toute la différence. Sinon, à quoi bon…


Tout a commencé par une photo, aperçue dans les documents officiels consacrés à l’événement littéraire. Qui était cette quinquagénaire accusant son âge, pas plus attirante qu’il ne faut… mais dont la petite fossette sur la joue lui rappelait quelqu’un ?


Elle est là, devant lui, en chair et en os, à présent. On est de plain-pied dans le souvenir douloureux, celui qu’on ne veut surtout pas rouvrir. On est dans le clou du roman, de l’histoire.


C’est à cause de cette femme-là, qui était une toute jeune fille à l’époque, qu’il a quitté à 18 ans son coin de pays pour aller voir ailleurs. Il l’a tellement aimée. La « suture » tiendra-t-elle le coup, comme dirait l’autre ?


Après la cérémonie d’ouverture officielle, le vin bon marché, la séance de signatures… viennent les retrouvailles. Qui nous laissent couci-couça : va-t-on finir par savoir au juste ce qui s’est passé entre eux ? Et est-ce que l’attirance est encore là, oui ou non ?


Un peu vaseux, tout ça. Quoique… des surprises nous attendent au tournant. Il y aura une nuit torride - entendre sexuellement - mais je ne vous dis pas avec qui. Il y aura des secrets dévoilés. Des mensonges éclaircis. La révélation de coups bas portés dans le passé. Impardonnable, tout cela, aux yeux du héros. Mais si ça s’avérait bénéfique dans le futur ? Impossible d’en dire plus là-dessus.


L’intrigue, somme toute, demeure assez convenue. Et, au final, pas mal arrangée avec le gars des vues. C’est ailleurs que ça se passe. Dans le ton. Ce ton ironique, par-dessus l’épaule, parfois franchement caustique, qui nous rappelle au tournant celui emprunté par le romancier François Barcelo. Quoique ce dernier soit encore plus méchant. Plus noir, assurément.


C’est cette façon qu’a Camille Bouchard, et, à travers lui, son narrateur, d’avoir l’air de ne pas y toucher qui fait tout l’intérêt du roman. Ça va bien au-delà des clichés finalement.


C’est comme si, derrière L’homme de partout, Camille Bouchard nous disait dans un clin d’oeil plein d’autodérision : « Allons, vous voyez bien que je ne me prends pas au sérieux. J’aime bien me payer la tête des gens par le biais de mon narrateur, mais c’est de moi-même que je me moque, surtout, à travers lui. »


Même les bons sentiments ne sont pas exclus. Car sous le masque, sous le sarcasme, il y a ces cicatrices du passé que l’on peine à ne pas gratter jusqu’au sang. Notre homme est un tendre, voyez-vous. Un tendre qui ne peut résister aux chansons d’Adamo et aux sanglots longs de Verlaine. Un tendre qui flanche, appelé par les liens du sang. Mais j’en ai déjà trop dit…


On ne se prend pas les pieds dans les fleurs du tapis, ce n’est pas prétentieux pour deux sous. Le récit est fluide. Ça coule, c’est ramassé, concret. Et les dialogues, qui font tiquer parfois chez certains écrivains qu’on admire par ailleurs, sont ici d’un naturel convaincant.


Quant aux personnages, ils sont bien campés, ils existent, tout simplement, dans leur imperfection. Avec leur double menton, leur bedon, leurs rides, leurs gencives trop saillantes. Ce qui ne les rend pas moins attachants pour autant.


Tout cela en moins de 140 pages. C’est déjà beaucoup.

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