Jeu de massacre philosophique

Il existe une tradition philosophique qui consiste à critiquer radicalement la pertinence même de la philosophie. Jean-Jacques Rousseau, en 1750, dans son Discours sur les sciences et les arts, fait entrer cette tradition dans la modernité : « Je demanderai seulement : qu’est-ce que la philosophie ? Que contiennent les écrits des philosophes les plus connus ? Quelles sont les leçons de ces amis de la sagesse ? À les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant, chacun de son côté, sur une place publique : Venez à moi, c’est moi seul qui ne trompe point. »


Dans Misère de la pensée. La philosophie cette imposture, le philosophe québécois Robin Fortin, spécialiste de la pensée d’Edgar Morin, fait sienne cette catilinaire contre la philosophie, tout en éreintant, au passage, Rousseau lui-même. Inspiré par les pamphlets des Jean-François Revel (Pourquoi des philosophes ?, Julliard, 1957), Pierre Thuillier (Socrate fonctionnaire, Complexe, 1982) et Laurent-Michel Vacher (La passion du réel, Liber, 1998) contre le verbiage philosophique, Robin Fortin diagnostique la faillite de l’entreprise philosophique et l’indigence de son enseignement, qui confine à l’imposture. « Dans la culture moderne, écrit-il, seule la philosophie n’a pas encore fait sa révolution » et « l’enseignement distribué dans les classes de philosophie se réduit à un encyclopédisme culturel qui entretient l’illusion d’une véritable pratique philosophique, alors qu’il sert exclusivement à distiller une philosophie exsangue : une philosophie pour professeurs ».

 

L’égarement et la confusion


La vraie philosophie, ajoute Fortin, devrait « préparer la jeunesse à affronter le réel », « nous apprendre à vivre et à bien vivre ». Au lieu de cela, celle qui domine aujourd’hui fuit devant la réalité, ne se demande plus si une doctrine est vraie ou fausse et se complaît dans une approche descriptive qui se contente d’aligner comme dans un musée les grandes figures de son histoire. Or, assène Fortin, « répéter et perroqueter les autres, vouer un culte aux morts et à la mémoire, soumettre de jeunes esprits en cours de fabrication à un éclectisme débridé et ravageur, c’est distiller un enseignement toxique et désaxé qui ne peut conduire qu’à l’égarement ou à la confusion ».


Comme Laurent-Michel Vacher avant lui, Robin Fortin déplore le mépris que les philosophes réservent à la science et le règne de la « tradition idéaliste et métaphysique qui forme et structure le corpus philosophique ». On ne peut plus, aujourd’hui, étant donné l’avancement des connaissances attribuable aux sciences naturelles et humaines, philosopher dans l’abstraction et s’extasier devant de « vieilles antiquités », sans soumettre ces dernières à une lecture férocement critique. C’est précisément à ce type de lecture, qui prend la forme d’un jeu de massacre, que se livre Fortin dans le coeur de son ouvrage.


Le « divin Platon », illustre-t-il, est non seulement à l’origine d’une théorie des idées (distinction entre monde sensible et monde intelligible) complètement dépassée, mais il a de plus imposé, l’histoire nous l’apprend, une « vision caricaturale des sophistes » qui relève de la malhonnêteté. La « haine de la démocratie » professée par le grand philosophe ne pouvait que le mener, conclut Fortin, à démoniser ces « vrais démocrates », attachés au pragmatisme, qu’étaient les sophistes.

 

Actualité et pertinence


Les travaux d’Aristote sur l’histoire naturelle étaient certes brillants pour l’époque, mais ils restent parsemés, on le sait aujourd’hui, d’explications farfelues et de « nombreuses erreurs ». De plus, son éthique du bonheur est essentiellement aristocratique et s’accompagne d’une légitimation de l’esclavage. Il ne s’agit pas tant, pour Fortin, de faire un procès anachronique au Stagirite que de noter la non-pertinence actuelle de ses thèses.


La même remarque s’applique, selon Fortin, à la méthode cartésienne, « bien adaptée à son temps », mais devenue totalement désuète. « L’intuitionnisme cartésien, en récusant les sens et en imposant un schème préalable à la recherche objective, entrave le développement des sciences », explique Fortin, tout en rejetant le dualisme corps-esprit défendu par Descartes et sa conception des animaux-machines.


Rousseau, quant à lui, aurait développé sa thèse de l’homme bon corrompu par la société en faisant fi des réalités historiques. La science, écrit Fortin, nous a appris que « ce n’est pas l’homme qui a précédé la société, c’est la société qui a précédé l’homme ». Par conséquent, l’homme de Rousseau est imaginaire et « l’anthropologie rousseauiste ne repose sur aucun fondement ». L’oeuvre du promeneur solitaire serait, de plus, entachée par une « haine des études et des livres » et par des « préjugés farouchement antiféministes ».


De Hegel, Fortin retient notamment « son aveuglement antinewtonien » et son verbiage, un vice retrouvé aussi chez Heidegger, un antisémite antimoderne allié des nazis dont les travaux sont caractérisés par un « délire langagier », résume le philosophe québécois.


Partisan d’une philosophie empirique soucieuse de l’esprit scientifique, Fortin, dans ce virulent pamphlet éblouissant d’érudition, néglige le fait que les enseignants qui mettent ces auteurs au programme se font presque toujours un devoir de faire la part des choses et de les critiquer en les admirant. Fortin fait aussi l’impasse sur le caractère esthétique de l’expérience philosophique (« le style, c’est l’homme », disait Buffon), sur le fait que la philosophie est peut-être d’abord une expérience de pensée stylisée partageable par des explorateurs de l’existence.


On pourra donc trouver réductrice la conception évolutionniste de l’histoire des idées défendue par Fortin. Si la science, en effet, avance en se dépassant, la philosophie, elle, cette « pratique théorique (discursive, raisonnable, conceptuelle) mais non scientifique », selon l’intéressante définition qu’en donne André Comte-Sponville dans La philosophie (PUF, 2005), se poursuit en entretenant un dialogue présent avec le passé.


 

louisco@sympatico.ca

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