Théâtre - Féminin pluriel

« (Il se peut qu’un tel récit provoque de l’irritation, ou de la répulsion, soit taxé de mauvais goût. D’avoir vécu une chose, quelle qu’elle soit, donne le droit imprescriptible de l’écrire. Il n’y a pas de vérité inférieure. Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience, je contribue à obscurcir la réalité des femmes et je me range du côté de la domination masculine du monde.) »


Dans les pages de L’événement, livre par lequel Annie Ernaux relata les circonstances entourant l’avortement vécu alors qu’elle avait 23 ans, en 1964, les passages entre parenthèses correspondent à des réflexions sur l’écriture en train de se faire, sur les implications du geste même de composer, 35 ans après les faits, cette chronique des mois de secret et de silence qui précédèrent le geste alors encore classé comme un crime.


Plusieurs extraits de l’ouvrage émaillent le texte de la nouvelle production du Théâtre À corps perdu. La directrice artistique et metteure en scène Geneviève L. Blais, qui monta entre autres par le passé Blanc d’Emmanuelle Marie et plus récemment Judith (l’adieu au corps) d’Howard Barker, reste fidèle à sa volonté d’aborder sur scène ces sujets dont on ne parle jamais. Rarement une oeuvre de la compagnie aura incarné avec autant d’à-propos son nom comme sa mission.


Outre L’événement et des emprunts au court roman Expulsion de Luis de Miranda et Hélène Delmotte, la trame du texte d’Empreintes est tissée d’une poignée de récits que Blais, jouant à l’anthropologue, a recueillis auprès de Québécoises ayant fait par le passé le choix d’interrompre une grossesse. Autres temps, autres mentalités, autres procédures, mais même traversée des sentiments, dont la crainte, la honte, l’incertitude, et la culpabilité associées à cette décision jamais banale.


Si la mise en scène du spectacle intègre des éléments chorégraphiques et symbolistes, la nature orale des témoignages et l’interprétation d’un naturel assez confondant qu’offrent Kathleen Aubert, Eugénie Beaudry, Victoria Diamond, Isabelle Guérard, Nico Lagarde et Estelle Richard ancrent Empreintes du côté du vécu, de la franche confidence. Les citations retenues de l’oeuvre d’Ernaux, livrées par Paule Baillargeon, sont davantage de nature narrative que réflexive.


Je dois confesser que j’ai mis quelques minutes à m’habituer à cet état de fait, plein que j’étais encore de ma découverte récente de L’événement qui m’a bouleversé, comme lecteur et comme homme, par son propos impudique et nécessaire mais aussi par ces allers-retours, que j’évoquais en ouverture, entre l’alors de l’épreuve vécue et le maintenant de sa construction littéraire.


Dans les derniers moments d’Empreintes, alors que chaque personnage revient, avec une relative sérénité, sur les conséquences de ce choix difficile sur le reste de sa vie, les interprètes se regardent, se sourient. Autant de signes d’une complicité, d’une nécessaire solidarité féminine et d’une certaine évolution des moeurs face à ce tabou, malgré les assauts répétés de certains groupes de pression désirant rouvrir le débat sur la légalité de l’avortement. La réaction fort émotive du public fut alors, m’a-t-il semblé, teintée de reconnaissance.


M’est alors revenu en mémoire le salut qui suivit la représentation de La fureur de ce que je pense à laquelle j’avais assisté quelques jours auparavant à l’Espace Go. Si les multiples déclinaisons du moi littéraire de Nelly Arcan étaient chacune isolée dans des chambres différentes durant près de deux heures, voir ces magnifiques interprètes à bout de souffle se prendre par la main au moment de recevoir les applaudissements constituait un fugitif contrepoint lumineux à la noirceur de cette exploration théâtrale de l’aliénation au féminin.


Je médite depuis lors sur le contraste entre, d’une part, ces expériences essentiellement solitaires que sont l’écriture et la lecture et, d’autre part, la nature collective de la création et de la réception de l’événement théâtral. Et j’éprouve une profonde gratitude envers ces metteures en scènes, comédiennes et conceptrices (plus quelques concepteurs, reconnaissons-le) qui ont assuré ces passages de la page à la scène, ces déploiements d’un intime qui me confronte à ma propre méconnaissance et m’invite au dialogue.


Il pleuvassait lorsque j’ai quitté le Théâtre La Chapelle mercredi soir, après la représentation d’Empreintes. Je me suis tout de même arrêté quelques instants face au mur de l’immeuble voisin, où l’on reconnaît aisément dans un graffiti la silhouette du corps féminin de La naissance de Vénus de Botticelli. Que de mystères dans ces chairs, pensai-je en m’éloignant. Que d’insondables, magnifiques et douloureux mystères.

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