Une question de fierté

Il y a deux semaines, François Legault s’était attiré les foudres de Lucien Bouchard pour avoir banalisé les révélations de l’historien Frédéric Bastien sur les indiscrétions commises par l’ancien juge en chef de la Cour suprême, Bora Laskin, lors du rapatriement de la Constitution. « Ça change quoi, demain matin ? », avait demandé le chef de la CAQ.


Mercredi, M. Legault a encore réussi à poser la question la plus déprimante de la semaine, quand il a demandé combien il en coûterait à l’État pour mettre en oeuvre les dispositions du projet de loi 14 sur la langue. Doit-on comprendre qu’à ses yeux de comptable, il y a un seuil financier au-delà duquel la protection du français au Québec ne vaudrait pas le coût ?


Il y a certaines choses qui n’ont tout simplement pas de prix, par exemple la liberté et la démocratie. La préservation du français peut être rangée dans cette catégorie. Son coût ne peut d’aucune façon servir d’argument.


La négociation d’amendements à un projet de loi fait partie du processus législatif normal, mais la façon dont le projet de loi 14 est en voie d’être littéralement éviscéré pour satisfaire la CAQ a quelque chose de morbide. Jeudi, on avait la désagréable impression de se retrouver dans un souk, où des maquignons marchandaient un troupeau de chèvres, plutôt qu’à l’Assemblée nationale du seul État français sur le continent nord-américain.


M. Legault a dénoncé l’absolue fermeture du PLQ à toute possibilité de renforcer la Charte de la langue française, mais il ne manifeste lui-même qu’une ouverture de façade. Aussi détestable qu’elle puisse être, la position libérale a au moins le mérite de la franchise.


L’objectif de la CAQ est pour le moins ambigu. Si le gouvernement maintient sa position, elle l’accuse d’intolérance. S’il accepte de la revoir, elle crie au recul. Que cherche-t-elle au juste ?

 

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Avant même sa présentation, la ministre responsable du dossier, Diane de Courcy, avait retiré de son projet de loi deux mesures importantes promises par le PQ auxquelles s’opposait la CAQ : la suppression des écoles passerelles, qui nécessitait le recours à la clause nonobstant, et l’extension au niveau collégial des dispositions de la loi 101 qui régissent l’accès aux écoles primaires et secondaires anglaises. Il est normal qu’un gouvernement minoritaire mette de l’eau dans son vin pour rallier l’opposition et, au sein même du Conseil des ministres, il n’y avait pas unanimité sur l’opportunité d’interdire aux francophones et aux allophones la fréquentation du cégep anglais.


Il serait également sage de renoncer à retirer leur statut bilingue aux municipalités où la proportion de résidants de langue maternelle anglaise est maintenant inférieure à 50 %. À moins de souhaiter ouvertement le départ des anglophones, il est normal de leur assurer un milieu de vie dans lequel ils peuvent se reconnaître.


Pour justifier le retrait du privilège accordé aux militaires francophones en 1997, Mme Courcy a invoqué un manque d’équité envers tous les autres francophones du Québec dont les enfants doivent obligatoirement s’inscrire à l’école française. D’ailleurs, il serait tristement loufoque que le Québec sabote les efforts consentis par l’armée canadienne pour faire en sorte que les enfants des militaires francophones puissent être éduqués dans leur langue. La ministre peut très bien choisir de disposer de la question dans un autre projet de loi qui traiterait aussi des écoles passerelles, mais rien ne semble pouvoir satisfaire la CAQ, qui exige toujours plus de concessions.


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En réalité, le caractère hétéroclite de son parti impose à M. Legault le même comportement d’autruche sur la question linguistique que dans le dossier constitutionnel. À l’entendre, la situation du français ne fait pas partie des « vrais problèmes ».


Encore une fois, cet entre-deux-chaises risque de déplaire aux uns et aux autres. À lire l’abondant courrier que sa position suscite dans The Gazette, on peut conclure que les libéraux n’ont pas à s’inquiéter de leur monopole sur l’électorat anglophone. À l’opposé, bien des francophones auront du mal à comprendre pourquoi la CAQ refuse d’aller au-delà des mesures incitatives, qui ont démontré leurs limites depuis longtemps.


Dès le début des audiences en commission parlementaire, Pierre Curzi avait recommandé à ses anciens collègues du PQ de retirer le projet de loi 14 plutôt que d’en faire adopter une version si édulcorée qu’il n’aurait plus le moindre effet concret, quitte à revenir à la charge le jour où il réussira à former un gouvernement majoritaire. Au point où en sont les choses, c’est sans doute la chose à faire.


Le gouvernement Marois, qui promettait une « nouvelle loi 101 », n’a aucun intérêt à s’associer à un simulacre. « La souveraineté, c’est avant tout une question de fierté », clame la nouvelle publicité du PQ. La défense du français est aussi une question de fierté. Si la CAQ n’en a pas, c’est son affaire. Elle en rendra compte aux prochaines élections.

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