Les lâches

Ottawa — Au début d’avril, Susan Griffiths a pris l’avion alors qu’elle le pouvait encore pour se rendre en Suisse mettre fin à ses jours. Elle est morte jeudi, entourée de quelques proches, dans un lieu paisible, sans souffrir.


Âgée de 72 ans, Mme Griffiths a appris il y a deux ans qu’elle souffrait d’atrophie multisystématisée, une maladie dégénérative très rare qui la rendait graduellement invalide. Il était inconcevable pour elle de simplement attendre la mort, accrochée à des machines. Son seul regret était de devoir mourir plus tôt qu’elle ne l’aurait peut-être voulu à cause des contraintes imposées par le long voyage outre-mer.


Cette Winnipegoise aurait pu se faire discrète, mais elle a refusé. Elle a même écrit aux 308 députés fédéraux pour leur enjoindre de se mettre à sa place et de revoir leur position sur le suicide assisté. « J’aurais de beaucoup préféré mourir au Canada », leur a-t-elle dit.


La réponse du gouvernement n’a pas tardé. Ce fut non. Pour le ministre de la Justice, Rob Nicholson, le dossier est clos puisque les députés fédéraux ont rejeté en 2010 un projet de loi en faveur du droit de mourir dans la dignité piloté par la députée bloquiste Francine Lalonde. Qu’il y ait eu une élection depuis, que le tiers des députés aient changé, cela n’y change rien. C’est non.


***


Alors, avec leur courage habituel, les élus fédéraux vont se cacher derrière la robe des juges, en espérant que ces derniers trancheront à leur place une question difficile. Comme ils l’ont fait dans le dossier de l’avortement. Ou celui du droit de refuser des traitements, même si cela peut conduire à votre mort (cas Nancy B.). Ou encore dans le dossier du mariage entre conjoints de même sexe. (Les libéraux se vantent d’avoir agi, mais ils l’ont fait après y avoir été forcés par les tribunaux.)


Le gouvernement aura beau se mettre la tête dans le sable, la question du suicide médicalement assisté va rebondir un jour ou l’autre. La Cour suprême de Colombie-Britannique revoit actuellement une décision d’une cour inférieure qui a invalidé les dispositions du Code criminel interdisant cette aide.


En juin dernier, la cour provinciale a donné un an au fédéral pour revoir la loi, mais a immédiatement levé l’interdiction du suicide médicalement assisté pour la plaignante, Gloria Taylor. Cette dernière ne s’en est toutefois pas prévalue, ayant été emportée par une infection en octobre dernier. Le reste du jugement tenant toujours, l’appel se poursuit, mais tout le monde s’attend à ce que l’affaire atterrisse à la Cour suprême du Canada.


Ce ne sera pas la première fois. En 1993, cette dernière a rendu une décision dans le cas de Sue Rodriguez, elle aussi de Colombie-Britannique. Cette femme souffrait de la maladie de Lou Gehrig et ne pouvait mettre fin à ses jours sans aide. La plus haute cour du pays avait rejeté sa requête, mais de justesse. Cinq juges lui avaient dit non et quatre, le contraire, dont l’actuelle juge en chef Beverley McLaughlin. Cette dernière avait conclu qu’interdire l’aide au suicide était discriminatoire envers des handicapés comme Mme Rodriguez puisqu’on les empêchait d’exercer l’autonomie dont jouissaient les autres. Mme Rodriguez a quand même mis fin à ses jours en 1994 avec l’aide d’un médecin que la province n’a pas poursuivi.


***


Presque 20 ans plus tard, le législateur refuse toujours, non seulement de changer la loi, mais même d’en débattre. Sauf au Québec. Et c’est tout à l’honneur des députés de l’Assemblée nationale.


En 2009, ils ont unanimement accepté de créer une commission qui a pendant des mois entendu les Québécois sur ce que veut dire mourir dans la dignité. Suggérée par une députée péquiste (Véronique Hivon), mise sur pied sous un gouvernement libéral, cette commission voit aujourd’hui un gouvernement péquiste prendre le relais afin que tout ce travail, fait sans partisanerie et avec doigté et maturité, ne reste pas lettre morte.


Le gouvernement québécois promet d’aller aussi loin qu’il le peut, mais au final, c’est le gouvernement fédéral qui écrit le Code criminel. Tant qu’il ne bougera pas, le suicide médicalement assisté, aussi bien balisé soit-il, restera un crime.


Pour cette raison, une personne qui souffre et qui n’a plus l’autonomie nécessaire pour s’enlever la vie n’a actuellement que deux solutions légales à sa portée. Elle peut se laisser mourir de faim et de soif, une fin atroce. Ou, si elle dépend d’appareils pour rester en vie, refuser tous ces traitements. Mais au prix de quelles souffrances ?


Susan Griffiths, Sue Rodriguez, Gloria Taylor, Nancy B. n’ont jamais suggéré qu’on force les gens malades à mettre fin à leurs jours. Elles voulaient plutôt que ceux qui résistent à perdre contact avec la réalité dans un coma artificiel ou qui refusent d’aller au bout de la souffrance, de la dépendance et de la vulnérabilité ne soient pas forcés de subir un tel parcours.


Vivre dans la dignité suppose qu’on ait le pouvoir de faire certains choix, mais encore faut-il que le choix soit possible. Pour l’instant, lorsqu’il est question de notre propre mort, nos élus nous le refusent. Nous mourrons tous un jour. Est-ce vraiment nécessaire que ce soit dans la détresse ?

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18 commentaires
  • Marie Rochette - Abonné 27 avril 2013 05 h 38

    Un jour un pays à nous !

    Par Martin Roy

    Un jour, lorsque nous serons suffisamment tanné de vivre dans un pays qui ne nous ressemble pas, je souhaite que nous en venions à prendre la resonsabilité de créer notre pays avec des lois qui nous ressemble.

  • Michel Lebel - Abonné 27 avril 2013 06 h 43

    Oui aux soins palliatifs

    Faut-il en conclure, Mme Cornelier, que les "lâches" sont ceux qui n'adhèrent pas à une politique du suicide médicalement assisté? Non! Les choses ne sont pas aussi simples ou manichéennes. Et encore moins dans la vraie vie.

    Selon moi, la solution la plus digne et humaine quant à la fin de vie est celle de soins palliatifs accessibles et généralisés. Je n'accepte pas l'euthanasie, quelle que soit sa forme, comme étant un choix acceptable pour une société. Pour arriver à un tel programme de soins palliatifs, il faudra mettre beaucoup d'argent et d'énergie, et surtout croire à sa faisabilité et que c'est le meilleur choix. Voilà tout un défi sociétal! L'euthanasie est une solution nettement plus facile et expéditive, mais qui ne correspond pas à une juste conception de la dignité de toute personne. Toute vie est sacrée.
    Ceci étant dit, une personne devrait toujours avoir le droit de refuser tout traitement médical ou limiter le traitement au seul soulagement de la douleur. Le corps médical devrait absolument respecter en tout temps ce choix de la personne, choix qu'elle a pu faire avant de perdre ses capacités intellectuelles.


    Michel Lebel

    • Louka Paradis - Inscrit 27 avril 2013 18 h 09

      Pour une rare fois, je suis d'accord avec vous. Accepter le suicide médicalement assisté ou l'euthanasie active, c'est ouvrir une brèche dangereuse dans le droit sacré de la vie. Il ne faut pas oublier qu'il y a toute une industrie prête à s'enrichir avec ce nouvel eldorado (solutions bio-chimiques, instruments, lieux, personnel spécialisé, etc.). Il y aura aussi des proches qui voudront se soulager le plus vite possible et feront pression sur les malades, sans parler de ceux qui voudront hériter, etc. Bref, la nature humaine étant ce qu'elle est, ce serait ouvrir une véritable boîte de Pandore que d'aller dans ce sens. Je suis d'avis que le principe de précaution doit ici s'appliquer. Comme vous le dites, M. Lebel, «toute personne devra toujours avoir le droit de refuser tout traitement médical ou limiter le traitement au seul soulagement de la douleur.»
      Louka Paradis, Gatineau

    • Gaston Carmichael - Inscrit 27 avril 2013 20 h 28

      Vous dites qu'il peut y avoir toutes sortes de dérapages, et qu'il aurait fallu empêcher M. griffiths d'avoir une mort digne, comme elle l'entendait.

      Vous continuez avec: "Comme vous le dites, M. Lebel, «toute personne devra toujours avoir le droit de refuser tout traitement médical ou limiter le traitement au seul soulagement de la douleur.» "

      Au nom de quoi les personnes qui veulent se débarrasser au plus sacrant de leurs proches (comme vous dites) respecteraient ces dernières volontés? Les dérapages ne seraient-ils pas possibles dans cette situation également?

      À partir du moment où l'on dit que n'importe qui, peut faire n'importe quoi, n'importe quand, plus rien ne tient. On peut justifier n'importe quoi. Comme refuser les dernières volontés d'une personne qui s'assume.

    • Solange Bolduc - Inscrite 28 avril 2013 09 h 35

      Pas d'accord du tout avec M. Lebel, mais je le suis entièrement avec M.Carmichael!

      Il y a des limites à vouloir tout diriger, même notre vie personnelle, de nous imposer ce que nous ne voulons plus : une souffrance qui nous semble sans fin !

      C'est très judéo-chrétien d'accepter la souffrance pour mériter le Ciel ou parce que c'est Dieu qui décide de l'heure de notre propre mort, ce qui n'appartiendrait aucunement aux humains, nous enseignait-on !

      Quel massochisme !

      Et encore cette idée : Le Christ a souffert sur la Croix pour racheter les péchés des hommmes ! Tiens donc ! Je ne savais pas que j'étais à ce point pécheresse ! Qui lui a demandé de souffrir pour nous, ne peut-on pas s'arranger avec nos propres souffrances? C'est quoi le libre arbitre ?

      Ya des limites à vouloir diriger les consciences quand ce n'est absolument pas l'heure de le faire !

    • Yvon Bureau - Abonné 28 avril 2013 10 h 41

      M. Lebel, nous sommes passer du caractère sacré de la vie ( Cour suprême et Sue Rodriguez) au caractère sacré de la personne en fin de vie. Dit autrement, aujourd'hui, le respect de la vie est subordonné au respect de la personne en fin de vie et de sa liberté de choix.

  • Simon Pelchat - Abonné 27 avril 2013 08 h 36

    J'aime le titre de votre article et votre sensibilité à une condition humaine que je ne souhaite pas à personnes même aux lâches qui se cachent derrière les robes de la cour suprême dont le statut et le pouvoir afférent relèvent des mêmes lâches qui se cachent derrière elles.

  • Grace Di Lullo - Inscrit 27 avril 2013 10 h 14

    Mourir dans la dignité

    Ayant regardé très souvent les travaux de la -Commission Mourir dans la dignité -sur la chaine télévisée de l'Assemblée Nationale, ayant pris connaissance du rapport et accompagnant moi-même quelqu'un ayant une maladie dégénérative, il me semble qu'il est grand temps de passer à l'action.

    Il n'est plus le temps de faire l'autruche ou de ne pas vouloir en parler sous prétexte que l'on ne veut pas parler de maladies ou de mort. Il faut aller droit devant et regarder cette maladie et cette mort.

    Le Mourir de la Dignité des autres, de nos proches et de soi, il faut l'adresser. Parler des autres prend un peu de courage, parler d'un proche un peu plus de courage et de soi encore davantage.

    Le Québec ainsi que la Colombie-Britannique ont regardé ce Mourir dans la dignité. Il faudra bien un jour que le fédéral peu importe le parti politique au pouvoir regarde ce sujet délicat.

    Sujet délicat, car le choix de partir n'est pas le même pour tous, pour tous les aidants et les équipes soignantes. Sujet délicat également car je ne crois pas que quiconque dans notre société voudrait apprendre des abus.

    Par exemple en terme de limites personnelles, dans le lieu ou est hébergé mon père, certains aidants opteront pour la réanimation d'un grand grabataire, alors que d'autres opteront pour un départ - soft-.
    Cela dépend de notre vision du mourir en dignité pour une personne que l'on aime. Il y a le retenir ou il y a le lacher prise.

    Il y a tout de même place à l'abus. Qui tracera la ligne, qui décidera du départ vers l'audela (pour ceux qui croient en cela), ou s'arretera l'approbation à mettre fin à ces jours ?

    Je n'ai à penser qu'à ma mère et ses copines discutant d'actualité touchant les ainés et les soins : Le gouvernement et les jeunes ne veulent plus de nous. Ils vont nous tuer!

    Accompagnement de qualité, délimitation de la pratique, abus il faut maintenant avoir le courage.
    Il faudrait en premier lieu s'interesser vivement aux soins palliatifs. G

  • Yvon Bureau - Abonné 27 avril 2013 11 h 18

    Selon le Collectif Mourir digne et libre

    Notre position : chaque personne en fin de vie devrait pouvoir mourir dans son pays, dans sa ville, auprès de son médecin et de ses soignants, auprès des siens, dans le processus de continuité de soins. Même avec une demande d’aide médicale à mourir.

    Ce voyage est inhumain, triste et indigne; même plus, il est humiliant pour notre pays.

    http://www.collectifmourirdigneetlibre.org/blog.ph