L’homme est un fou pour l’homme

Photo: Newscom

Il y a trois choses qui ont failli me rendre folle tout au long de ma vie : les hommes, les hormones et, plus récemment, les poux. J’ajouterais aussi les fous. C’est contagieux, les fous. On sous-estime énormément le pouvoir de contamination d’un plus fêlé que soi. Bipolaires en liberté, borderlines, troubles anxieux, déprimés chics, pervers narcissiques, schizophrènes divertissants, psychopathes élus, jusqu’au-boutistes du dernier mot, passifs-agressifs bobo-marxistes, caractériels de l’industrie du cirque ordinaire, TDAH avec ou sans H, ego surdimensionnés des néons ou de la téléréalité, maniaques sans frontière, j’ai tout vu.

J’ai côtoyé assez de fous pour qu’on me demande pourquoi je n’ai pas fait psychiatrie. Mon défunt père médecin plaisantait en disant que le premier patient d’un psychiatre, c’est lui-même. J’aurais pu prescrire des bonbons, des placebos ou des antidépresseurs à la volée. N’allez pas croire, tous les psychiatres ne sont pas des distributrices à Smarties (ou des fous) - j’en connais qui s’y opposent assez fermement, sauf cas de force majeure -, mais l’industrie de la camisole chimique ou du nanane de la béatitude s’avère aussi florissante que votre parterre de crocus.


Des chiffres ? Ils sont tirés de Tous fous ?, l’excellent essai du prof de philo à la retraite J.-Claude St-Onge traitant de l’influence de l’industrie pharmaceutique sur la psychiatrie. Le Québec prescrit le tiers des antidépresseurs au Canada pour 23 % de la population. En 20 ans, la consommation a augmenté de 400 %, et ce sont les femmes (2,5 fois plus) qui sont les meilleurs clients, une sur quatre d’âge moyen. Il semble qu’il soit plus facile d’être folle que fou. À moins que les femmes ne soient tout simplement plus réalistes.


Une amie qui bataillait ferme avec la boule d’angoisse la tenaillant depuis des mois s’est fait prescrire en quelques minutes des anxiolytiques par sa généraliste. Résultat : trois mois sans dormir, aucune amélioration (évidemment, quand on ne dort pas…) et le sevrage du médicament est long. On n’arrête pas la drogue comme on veut. Pour le même problème, et après avoir potassé dans quelques bouquins spécialisés en troubles de l’humeur féminine (lire : hormonaux), je me suis débarrassée de la boule en question à l’aide d’un complexe de vitamine B acheté en grande surface. C’était même écrit « Calme » sur le flacon. À la portée de la première névrosée qui sait lire.


Du jour au lendemain, deux gélules roses, une génuflexion et un Notre Père Lacroix : partie, l’anxiété. Je n’oserais conseiller aux médecins de faire pousser de la valériane sur le toit vert de leur clinique, mais y a des ordonnances qui gagneraient à être soupesées. Les femmes sont peut-être folles d’être si peu étudiées. Ou écoutées. Ou soutenues.


Paranos normaux


Au rythme où les bombes explosent et où les attentats terroristes sont déjoués, nous risquons tous de succomber à la paranoïa normale du citoyen fataliste, civils civilisés rongés par l’anxiété. L’âge de la tranquillité est terminé. Gelés par une pharmacopée bien chimique, nous supporterons mieux la perspective de terminer culs-de-jatte au dernier kilomètre. Et notre horreur de la cruauté doublée d’une once de folie (le fou se prend souvent pour Dieu), n’a d’égale que la possibilité que nous joignions nous aussi les rangs des déjantés. On a tous une craque qui pourrait devenir un nid-de-poule printanier.


Un psychanalyste me confiait récemment que nous hébergeons tous un « Guy Turcotte » au fond de nous. Il suffit de réunir les circonstances « favorables » pour le réveiller. Je ne suis pas sûre d’y croire ; ça vaut mieux pour ma santé mentale.


« Comme d’autres avant lui, Freud considérait que personne n’est entièrement normal. C’est ainsi que nous serions tous habités par une pulsion de mort qui pousse l’humanité à s’entredéchirer », écrit St-Onge dans son essai lapidaire sur notre société dopée, pusher de médicaments produits par l’industrie pharmaceutique qui « invente » aussi des maladies, semble-t-il. Mais les profits, eux, ne s’inventent pas.


Même la timidité se soigne. Et le cas des enfants - cette nouvelle clientèle docile - est assez troublant pour ne pas faire frémir tous les parents. Les enseignants travaillent désormais main dans la main avec l’industrie pour dépister les cas de TDAH dans leurs rangs : 2,9 millions d’ordonnances pour cette maladie inespérée en 2009 au Canada, une augmentation de 55 % en quatre ans. Où en sommes-nous quatre ans plus tard ?


Et personne ne connaît les causes (génétiques, sociales, chimiques, environnementales ?) de la maladie mentale. On évalue les symptômes et on navigue à vue.


Il faut dire que la normalité est un concept assez nébuleux. Normal ou sous-produit de la tapisserie ? Normal ou tétanisé ? Si on estime que de 25 à 50 % des gens souffriront d’une « maladie » mentale au cours de leur existence, il faut se référer au DSM V, la Bible des symptômes en psychiatrie, attendu le mois prochain (et déjà très contesté), pour comprendre qu’à peu près tout le monde est éligible à un diagnostic si, après deux semaines de tristesse à la suite d’un deuil, on peut diagnostiquer une dépression…

 

Tous le fou de quelqu’un


Le stress, la vie dans la voie rapide, nos modes d’échanges furieusement technologiques, la solitude, le bruit, le perfectionnisme doublé de performance, le flux continu d’informations, les cocktails chimiques auxquels nous sommes exposés et la crème glacée molle (!) conduisent probablement à des formes plus ou moins légères de maladie mentale.


Vendredi soir dernier, lors de la chasse à l’homme de Boston, j’étais assise devant CNN, seule dans une maison au sommet d’une montagne, ignorant un magnifique coucher de soleil mexicain. Je consultais fiévreusement Twitter (j’avais la fièvre, faut dire), plus rapide que son ombre, pour savoir où le FBI en était de son 24 heures chrono. Réalité, téléréalité, j’étais prise au piège de la folie.


Et je me suis vue gagnée par la frénésie. Celle qui fait augmenter les cotes d’écoute et les pulsations cardiaques. J’ai observé le jardinier Don José, à l’extérieur, arrosant les cactus en sifflant, donnant à manger au chat, tranquille. Et j’ai réalisé que j’alimentais moi-même ce délire collectif en étant absente à « la » réalité. J’ai fermé la télé et le iPad, alors que se mouraient au loin les derniers éclats d’un astre impuissant à nous soulager. Si même le soleil est en burnout…


***
 

Recommandé je ne sais plus combien de fois le livre Aux femmes qui ont l’impression de devenir folles de Mia Lundin (éditions de l’Homme) à beaucoup de femmes de ma connaissance. J’en reparle ici car ce livre m’a aidée à apaiser les tempêtes hormonales. Syndrome prémenstruel, préménopause, ménopause, dépression ante et post-partum, tout y est pour rebalancer cette chimie complexe à l’aide de l’alimentation et de suppléments. Je laisse traîner le livre régulièrement dans la cuisine, pour prévenir « mes » hommes qu’ils vivent avec une cocotte minute…

 

Salivé en feuilletant Veggie Burgers de Joni Marie Newman (Marabout). Pour tous ceux qui craignent la vache folle (pas pu résister !), un livre tout indiqué. Des galettes qui ont l’air savoureuses et très diversifiées, à glisser dans le petit pain ou non. Beaucoup de recettes sans gluten. Aux patates douces et chipotle, au quinoa et petits pois, burger taboulé, 101 créations végétariennes et végétaliennes. Son « bacon cheeseburger » ne contient ni fromage, ni bacon, mais du sirop d’érable et du beurre d’arachide. Je l’essaie en fin de semaine. À s’y méprendre, paraît-il. On astique le barbecue.


Tiqué sur cette citation dans Tous fous ? de J.-Claude St-Onge (écosociété) : « Par ailleurs, les médicaments n’ont pas l’efficacité qu’on leur prête. Le vice-président à la recherche de GlaxoSmithKline, une des plus grandes multinationales de l’industrie, déclarait : “ Plus de 90 % des médicaments fonctionnent chez 30 % à 50 % des gens.”» Le bouquin est très bien documenté et jette un regard troublant sur des pratiques sujettes aux modes et aux impératifs de l’esprit néolibéral (rendements, rendements). Plus troublant encore, les études citées par St-Onge démontrent que les antidépresseurs favoriseraient les rechutes en cas de dépression. À lire.


Aimé La corde à linge, un roman jeunesse de Max Férandon (La Bagnole). L’écriture est accrocheuse, un brin de folie tout du long, le ton est enjoué et l’histoire fait penser à Une année en Provence version jeunesse. Une famille d’Anglais débarque dans un petit village, Champfleury, et va bousculer les traditions avec Internet. L’auteur invente des mots (une aventure « ficelante »), en explique d’autres, et plus que tout partage avec ses lecteurs son amour de la langue et des jeux de mots. Pour les 12 ans ou +++.


Noté que la Semaine de la santé mentale se déroulera du 6 au 12 mai prochain et sera axée sur les jeunes cette année.

***

JOBLOG

Un pro

Cher René Homier-Roy,

En t’écoutant annoncer ton départ des ondes matinales de C’est bien meilleur le matin après 15 ans, cette semaine, je te voyais, funambule sans filet derrière ton micro de Radio-Canada. Combien de fois t’ai-je observé ad liber sur un livre, un sujet, sans notes, oubliant tout ce qui t’entourait.
 

Combien de fois t’ai-je vu interviewer les plus grands noms, toujours préparé, précis, la mémoire à l’affût, en mode écoute, pertinent, cultivé, cool (la plus grande qualité d’un animateur du matin… et du soir).


Néanmoins, te voir monologuer seul au micro aura été une des plus belles leçons de communication auxquelles j’ai pu assister. Faire école, c’est ça. Tu maîtrisais tes outils : la langue, la pensée, l’élégance, la pudeur, l’humour, le direct. Et cette politesse exquise faite de camaraderie et de distance…


Quant à récupérer tes nuits et tes réveils, je me doutais que la saison était proche depuis le portrait d’André Ducharme dans L’actualité.


Jamais on ne t’aura entendu dire « Bon matin ». Et pour cause. Je te souhaite de splendides aurores et des lendemains qui chantent.
 

Josée

***
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter : @cherejoblo

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11 commentaires
  • Guy Archambault - Inscrit 26 avril 2013 04 h 21

    Quelle magnifique synthèse !

    Quel magnifique synthèse ! Par la forme fluide utilisée, elle décrit le fond de l'être humain, elle montre tous ces liens et ses noeuds qui font de chacun un mystère. Un mystère normal pour qui accepte qu'il ne sait presque rien et refuse la suppléance des croyances qui tuent les mystères.

    Quand on accepte l'inexplicable, quand on dépasse les délires de la psychanalyse ainsi que la soif de pouvoir qui s'y cache, on peut commencer à approcher ce que chacun vit. À s'approcher de sa véritable identité. On peut accepter que chaque vie vit sa vie et qu'elle est proprement inexplicable.

    Elle ne peut être que sentie et regardée. Comme on regarde les fleurs. Comme on les sent. Dans l'instant, plus ou moins long, qu précède celui où elles se fanent.

    Guy

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 26 avril 2013 08 h 18

    Les hormones des hommes

    Quel est le livre qui parle des crises consécutives aux hormones des hommes?
    Bonne journée!

  • Magali Bouchard - Inscrit 26 avril 2013 09 h 37

    Oufff....

    Je suis de votre avis qu'à chaque symptome on associe directement un médicament sans chercher d'alternative qu'on aurait avantage à utiliser... Mais je suis un peu sidérée de l'utilisation généralisée de maladie mentale pour différents troubles comportementaux qui n'en relèvent nullement... Ça m'inquiète.

  • Roberto Vecchio - Inscrit 26 avril 2013 10 h 29

    L'homme est .......

    Génial ,votre analyse.

  • Jean Boucher - Inscrit 26 avril 2013 11 h 15

    Fous en liberté à surveiller

    « Les fous tranquilles sont les seuls hommes de qui les femmes ne conçoivent aucune méfiance en fait de sentiment.»

    Citation d'Honoré de Balzac

    De La Comédie humaine (1842-1852)