Lori Saint-Martin: le couple passé au scalpel

Lori Saint-Martin publie son premier roman, Les portes closes, après deux recueils de nouvelles.
Photo: Ariane Gibeau Lori Saint-Martin publie son premier roman, Les portes closes, après deux recueils de nouvelles.

Qu’est-ce qu’un couple ? Qu’est-ce qui fait qu’il dure ou pas ? Et qu’est-ce que l’amour au juste ? Ce sont les questions soulevées par Les portes closes. Rien à voir avec un manuel psycho-pop, pas de réponses faciles ici. Rien d’idyllique non plus, pas une once de lyrisme rose bonbon.


Prenez une femme et un homme qui vivent ensemble depuis longtemps. Demandez-leur, en catimini, chacun pour soi, quel est le secret de leur longévité. Pariez qu’ils vont se confier sans mentir, sans vouloir épargner l’autre ni se mettre individuellement en valeur. Romantiques s’abstenir. Attendez-vous au pire.


C’est ce que fait Lori Saint-Martin dans son roman, le premier que publie cette professeure de littérature, après deux recueils de nouvelles, quelques essais. Elle a aussi traduit, avec son complice Paul Gagné, une foule d’ouvrages littéraires (de Neil Bissoondath, de David Homel, d’Ann-Marie MacDonald…), ce qui leur a valu plusieurs prix.


La plume de cette auteure est minutieuse, appliquée. Elle atteint parfois ce qu’on pourrait appeler la perfection. Elle est ciselée, mais sans pardon, tout en aspérité, acérée. Elle atteint parfois ce qu’on pourrait confondre avec de la froideur.


Le couple mis en scène dans Les portes closes vit ensemble depuis 35 ans. À quel prix ? Nous aurons les deux côtés de la médaille : tour à tour, elle et lui se délesteront de leurs non-dits. Ils entrouvriront la porte que pour l’autre ils tiennent fermée. Comment leur couple pourrait-il survivre autrement ?


Ils sont peintres tous les deux. Lui, Philippe, est plus célèbre. A-t-il plus de talent pour autant ? Nul ne saurait le dire. Mais, contrairement à elle, Catherine, qui s’occupe de la maison, des repas, qui a pris soin de leurs trois filles devenues grandes, il a toujours pu consacrer tout son temps à son art.


Un jour elle lui dira : « Tous les jours, on commence à peindre à la même heure et je m’arrête une heure avant toi pour préparer à manger. Combien penses-tu que ça fait d’heures, depuis le temps ? » Sa réaction à lui : « Tu es devenue comptable tout à coup ? »


Mais tout n’est pas noir ou blanc. S’il lui arrive de trouver injuste cette situation, si le « carcan féminin » lui pèse parfois, elle y trouve aussi son compte comme artiste : « c’est peut-être dans les heures perdues que se trouvent les tableaux, dans les gestes calmes de la cuisine claire ».


Catherine est à l’heure des bilans. Autour d’elle, des couples se font, d’autres se défont. Elle ne voit plus clair en elle, elle n’arrive plus à savoir ce qu’elle veut, elle ne sait plus pourquoi elle reste là, à ses côtés, ce qu’elle attend de plus.


Elle a perdu peu à peu ses illusions, elle a compris depuis longtemps que « s’expliquer, entre mari et femme, est toujours une erreur ». Elle a ce genre de réflexion : « Un vieux mariage, c’est ainsi, une série de gestes définitifs qu’on n’accomplit pas. Un couloir de portes fermées. »


Elle se pose toutes sortes de questions. « Que veux dire : passer toute sa vie avec quelqu’un ? Avec un autre, ou seule, aurais-je vraiment été différente ? Que veut dire aussi qu’il m’a vue jeune, moi qui maintenant suis presque vieille, qu’il s’est réveillé à mes côtés, est resté avec moi sans m’être fidèle, m’a soutenue, m’a trahie ? »


Car Catherine est une femme trompée. Dans l’atelier de son mari, où elle n’a pas le droit de mettre les pieds même si elle a la clé, de petites jeunesses défilent pour faire la pose comme modèles. Après quoi Philippe les « baise », comme il dit. Comme il le lui dit à elle, Catherine, ensuite. Car : « J’ai découvert tôt la volupté de la confession. Je les baisais en songeant, déjà, au récit. Aux larmes de Catherine, à son pardon. Elle était là, entre nous, donnant d’emblée son absolution. »


Tordue, comme situation. Mais elle a fini par s’accommoder de tout cela. Et puis, elle a ses secrets de son côté. Un, à tout le moins, qu’elle garde bien enfoui, et qui la fait encore sourire. Mais la lassitude la guette. Elle rêve d’une autre vie.


C’est la valse-hésitation continuelle dans sa tête. Comment renoncer à lui, à leur belle et grande maison de riches, à leurs voyages, leurs petits plaisirs partagés, toute cette complicité établie au fil des années et qui n’appartient qu’à eux ?


Lui n’est pas à l’abri non plus des remises en question. Et d’une certaine lassitude. « Des absents tendres, voilà ce que nous sommes devenus, après tant d’années. Nous avons trouvé le calme, ou un faux-semblant. »


C’est là qu’ils en sont. Heureusement, il y a l’art. Car Les portes closes c’est aussi ça : une réflexion sur l’art comme nécessité, comme échappatoire, exutoire. Et repoussoir, qui empêche de passer à l’acte.


Lui, parlant de ses modèles-maîtresses : « Je les baise à mort, je les peins à mort. Puisque c’est interdit de tuer, je peins. » Puis : « La peinture, c’est tout ça : s’évader, voler, ouvrir des portes interdites. »


Elle, de son côté : « Ma rage passe dans mes tableaux, comme un ouragan passe au large de la côte et épargne les maisons de la rive. » Puis : « C’est la peinture qui m’a retenue du bon côté des choses. »


Un personnage mystérieux apparaît par petites touches dans l’histoire. Une femme, qui appartient au passé. Et dont on ne découvrira qu’à la fin le rôle qu’elle a joué dans la vie du couple. Ce qui ajoute une petite note de suspense plutôt bienvenue : on commençait à s’ennuyer un peu à les voir tourner en rond tous les deux.


On aura eu droit entre-temps au récit d’enfance de chacun. Parfois, l’impression de s’égarer un peu. Mais, au final, on n’en comprendra que mieux les deux protagonistes. Sa violence contenue à lui, sa crainte à elle de se retrouver à la rue.


On saisira mieux pourquoi ils en sont venus là. Ce qui tient leur couple ensemble, malgré tout. On aura même une petite surprise à la toute fin, une ouverture qui laisse entrevoir que la donne pourrait (peut-être) changer.


Mais qu’est-ce que l’amour au juste ? Les portes closes ne répond pas à cette question. On ne sent pas vraiment l’amour dans ce couple. On sait que le désir a déjà été là, brûlant, qu’il existe encore, mais l’amour ? À moins que ce soit ça, justement : cette soudure, cet attachement fait de replis nécessaires ?