Perspectives - Le chien, le cheval et les oiseaux

Longtemps obscur et ennuyeux, le métier de banquier central est soudainement devenu un sport extrême avec la faillite de Lehman Brothers et l’impuissance grandissante des gouvernements.

Toute cette attention semble assez bien aller à certains titulaires de la fonction, comme le très cérébral Ben Bernanke, de la Réserve fédérale américaine (Fed), ou le jeune et dynamique Mark Carney, gouverneur de la Banque du Canada et, bientôt, de la vénérable Banque d’Angleterre. D’autres ont pris ça plus mal, comme Masaaki Shirakawa. « Ce furent cinq années agitées », a admis, avec une retenue toute nippone, le gouverneur de la Banque du Japon lorsqu’il a enfin pu céder la place à son successeur le mois dernier. « J’aime observer les oiseaux, a-t-il expliqué. Voudrais-je être banquier central, si je renaissais ? Sans doute que non. »


Avant la crise, les banquiers centraux de la plupart des pays développés se contentaient de doser finement leurs taux directeurs afin de maintenir l’inflation le plus près possible de la cible qu’on leur avait fixée (de 2 % au Canada). Ils semblaient même y être si bien parvenus depuis les années 2000 qu’on se disait entré dans une période de « Grande Modération » économique. L’effondrement des marchés financiers et la Grande Récession allaient démontrer le contraire et les plonger brutalement dans le feu de l’action.


Habituées à faire leurs petites affaires chacune de leur côté, les banques centrales apprennent alors à travailler de concert bien avant les gouvernements. Lorsqu’elles arrivent au bout de leurs outils d’intervention normaux, elles en inventent de nouveaux. Quand les déficits convainquent les gouvernements de suspendre leurs politiques de relance économique, elles continuent seules.


Ces tentatives de relance de l’économie par la politique monétaire sont une solution trop facile et bien incomplète à l’inaction des gouvernements, dénonce-t-on à gauche. Elles compromettent les acquis de plus de 30 ans d’évolution vers une politique monétaire claire et indépendante concentrée sur le seul contrôle de l’inflation, déplore-t-on à droite.


Ce ne serait pas la première fois que des pays aux prises avec des difficultés financières utilisent leur politique monétaire pour réduire artificiellement le coût et le poids relatif de leurs dettes en abaissant les taux d’intérêt et en faisant marcher la planche à billets, a rappelé récemment l’experte des crises financières de l’Université Harvard, Carmen Reinhart, en entrevue à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. À la place, ils pourraient décider de faire partiellement défaut sur leur dette, mais cette option semble exclue d’office par les gouvernements. Le problème, note l’économiste, c’est que l’on transfère ainsi la facture aux épargnants - sous forme de taux d’intérêt anémiques - plutôt que de faire payer les créanciers.


Flamme d’argent


Un autre danger est que toutes ces liquidités provoquent une flambée de l’inflation, comme il en sévissait avant qu’on donne l’indépendance et des cibles d’inflation aux banques centrales. Cette crainte a maintes fois été évoquée ces dernières années, mais ne s’est toujours pas matérialisée. Intrigué, le Fonds monétaire international (FMI) a consacré un chapitre spécial à la question dans ses Perspectives de l’économie mondiale la semaine dernière.


« Comme dans l’histoire du chien qui n’a pas aboyé, l’inflation a-t-elle été muselée ou s’est-elle simplement assoupie ? », s’y demandait-on en faisant un parallèle plus ou moins heureux avec la nouvelle d’Arthur Conan Doyle intitulée Flamme d’argent, dans laquelle Sherlock Holmes devait élucider le vol d’un cheval de course et le meurtre apparent de son entraîneur par le voleur. Le célèbre détective découvre finalement que le voleur était l’entraîneur lui-même et que son meurtrier était le cheval, parce qu’il remarque que personne n’avait entendu le chien japper la nuit du crime, et que cela révèle qu’il connaissait bien le mystérieux voleur.


Mais pour le FMI, et son énigme de l’absence d’inflation, « le chien a été muselé et a peu de chances d’aboyer ». C’est-à-dire que les banques centrales ont si bien gardé l’inflation sur leur cible depuis des années que tout le monde tient pour acquis qu’elles continueront de le faire et que l’on juge donc inutile d’avoir des augmentations de prix, de salaire ou de taux d’intérêt supérieurs afin de compenser une éventuelle flambée du coût de la vie. Ces « anticipations inflationnistes » sont, pour le moment, si bien « ancrées » dans les populations, assure le FMI, « qu’il ne faudrait pas que les craintes d’une forte inflation empêchent les autorités monétaires d’adopter une politique très accommodante ».


D’un autre côté, poursuivait plus loin le FMI, il se peut aussi que toutes ces liquidités viennent nourrir des bulles spéculatives, pour le moment invisibles, mais qui viendront ensuite nous hanter. Un peu comme ce qui s’est passé aux États-Unis avec la bulle immobilière dont l’éclatement a déclenché la crise financière que l’on sait.


On comprend M. Shirakawa de préférer l’observation des oiseaux.

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