Médias - Karl, Groucho et La Presse +

Le journal La Presse a été fondé en 1884, un an après la mort de Marx. Karl, pas Groucho. Dans une remarque fulgurante, ce Marx-là observe que dans l’ancienne société tout était mis en place pour conserver « les instruments de travail » tandis que le régime social moderne n’existe qu’à condition de les révolutionner constamment.

Marx synthétise les conséquences de cette mutation fondamentale par cette célèbre formule qui décrit la modernité : « Tout ce qui était solide et stable part en fumée, tout ce qui était sacré est profané. »


Le réveil du progrès par la technique a encore sonné fort, très fort dans notre hypermodernité avec l’apparition de La Presse +. L’édition numérique gratuite pour iPad révolutionne les moyens de communication. C’était écrit en une du journal jeudi : « La Presse fait l’histoire. » Quand c’est écrit dans un journal, surtout sur du bon vieux papier, c’est vrai.


Le nouvel outil numérique tient ses promesses en renouvelant la manière de présenter l’information hyperimagée. Les vidéos coulent. Les photos et les illustrations abondent, y compris celles des chroniqueurs vedettes. Le tout s’anime à bout de doigt autour de textes souvent rapetissés. Cette transformation a nécessité des années de travail et une quarantaine de millions de dollars d’investissement.


Est-ce pour autant si révolutionnaire ? La proposition actualise les principes déjà découverts et expérimentés avec d’autres outils. Il en traîne beaucoup dans ce que Karl Marx appelait les poubelles de l’histoire.


Le magnat de la presse imprimée Al Neuharth, fondateur du USA Today en 1982, est mort le lendemain du lancement de La Presse +. Voici comment une agence de presse a décrit cette révolution médiatique, bien de son temps elle aussi : « Neuharth a changé le look des journaux américains en remplissant le USA Today avec des articles simples et rafraîchissants, du graphisme accrocheur, le traitement du sujet en une seule page. Les sections étaient différenciées par couleurs. »


On dirait une description de La Presse renouvelée. La mise en tablette ne reproduit pas uniquement le modèle de la simplicité colorée. Elle l’ébranle et le fait basculer complètement en misant sur la dématérialisation, la mobilité, la gratuité, le multimédia et l’interactivité.


Très bien. Reste que le résultat a ses propres défauts. Par exemple l’obsolescence du contenu, déjà vieux de quelques heures à sa livraison en ligne le matin, comme le bon vieux journal du XIXe siècle. On peut le dire autrement : la nouvelle application ajoute une sorte de magazine quotidien à l’offre multiplateforme de Gesca.


Deux approches


Cette option à plusieurs vitesses médiatiques tranche avec les choix de Québecor, l’autre géant de l’information au Québec. Les sites journaldemontreal.com ou journaldequebec.com misent sur la réaction à chaud et en continu. Depuis les récents conflits de travail, il faut, en gros, deux fois moins de journalistes pour empiler les infos comme des briques du jeu Tetris sur des portails en partie payants. Par contraste, La Presse + a doublé ses effectifs pour mettre en ligne gratuitement de très lourdes productions multimédias formatées la veille.


Au mieux, ces informations inertes complètent et enrichissent les nouvelles vivantes du « vieux » site Internet lapresse.ca, constamment remis à jour. Au pire, Yesterday news is no news, comme disent les spécialistes des médias.


Ce rapport décalé contrastait le lendemain du lancement de la merveille. Le drame bostonais connaissait ses premiers dénouements tandis que la « une » et le contenu de La Presse + portaient sur d’autres sujets, dont les escarpins féminins.


À ce propos, la publicité prend beaucoup de place, un peu comme dans les magazines pour femmes. Elle devient carrément envahissante dans les sections les plus légères.


Mais bon, c’est fait et en général c’est bien fait. C’est là et c’est bel et bien là. Tout ce qui était solide semble partir en fumée. L’avenir appartient peut-être déjà à cette énième révolution des « instruments de travail » qui permet maintenant de présenter le monde sur une tablette en mixant l’image, le son et le texte pour le plus beau et le plus simple.


Bien d’autres manières médiatiques en ligne, certaines plus sobres et moins criardes, demeurent encore possibles. Et tout ce qui veut durer n’est pas réactionnaire. Marx, Groucho pas Karl cette fois, né vingt ans avant la fondation du Devoir, ajoutait quant à lui qu’il trouvait la télévision, le nouveau média de son temps, très éducative. « Chaque fois que quelqu’un l’allume, disait-il, je change de pièce pour lire un livre… »

3 commentaires
  • Gilles Delisle - Inscrit 22 avril 2013 07 h 16

    Nouveau look, nouvelle plate-forme, mais.......

    Il ne suffit pas d'innover uniquement la présentation et la nouvelle technologie de ces journaux, il faudrait voir si c'est toujours la même idéologie qui y est colportée, le défi, il est là!

  • François Delorme - Inscrit 22 avril 2013 09 h 35

    Modèle d'affaires

    Excellent texte, comme d'habitude. J'aurais aimé avoir l'avis de Monsieur Baillargeon sur le modèle d'affaires choisi par les dirigeants de LP. Car au-delà du "look" et de la plateforme choisie, il y a tout un choix audacieux de modèle d'affaires, à contre-courant d'autres médias novateurs comme le Guardian, pour ne citer que celui-là.

    Dans tout ce que j'ai lu jusqu'ici, les seuils de rentabilité du nouveau modèle me semblent vraiment élevés (hausse du lectorat, grille de facturation la publicité, etc). J'aurais aimé avoir l'éclairage de M. Baillargeon sur cet aspect de la question. Ceci dit, son papier de ce matin est vraiment excellent.

  • egide francoeur - Inscrit 22 avril 2013 15 h 25

    revenus d'abonnement

    La part d'Apple avec LaPresse+ sera 30 % de zéro, il faudra plutôt espérer avec la pub. Bien joué l'équipe Crevier-Desmarais !